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Jacques Lewiner et l’innovation

J’ai eu la chance de rencontrer cet après-midi Jacques Lewiner, universitaire et entrepreneur français de renom, qui a beaucoup contribué à faire de l’ESPCI une école d’ingénieurs totalement atypique dans le paysage français. C’est sans doute l’école qui « innove » le plus, en particulier par ses spin-offs.

Lewiner-at-ESPCI

Nul besoin de vous relater la rencontre car tous ses messages se trouvent dans une excellente interview qu’il a donné au journal Le Monde en novembre dernier intitulée « En France, il existe un énorme potentiel d’innovation ». L’article est en ligne (et payant semble-t-il) mais il en existe aussi une version pdf. Je me permets donc de la recopier ci-dessous. Sa philosophie est simple: il faut encourager et encourager encore, avec beaucoup de flexibilité; il faut fortement encourager l’entrepreneuriat avec la Silicon Valley, Boston et Israel comme modèles.

Une anecdote avant de vous laisser lire l’interview: il s’est amusé à me rappeler plusieurs fois que sa vision des choses ne lui a pas fait que des amis tant il pense que la proximité avec l’industrie et la flexibilité sont essentielles. Mais il m’a raconté n’être que le successeur d’une lignée illustre à la philosophie similaire: Paul Langevin fut un scientifique de renom, un inventeur et auteur de brevets sur les sonars et… un communiste. L’ESPCI fut fondée par des ingénieurs inquiets du retard pris par la France et ses universités en chimie après la perte de l’Alsace et la Lorraine en 1870. La culture protestante facilita peut-être des liens plus étroits entre académie et industrie. (Voir l’Histoire de l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris)

« En France, il existe un énorme potentiel d’innovation »

Pour le chercheur et entrepreneur Jacques Lewiner, il faut en finir avec l’idée que la recherche n’est pas compatible avec la création de richesse. Jacques Lewiner est directeur scientifique honoraire de l’école d’ingénieurs ESPCI ParisTech. Cet ancien chercheur aux « mille brevets » (en tenant compte des nombreux pays où ces brevets ont été déposés) est également à la tête du fonds de dotation ESPCI Georges-Charpak destiné à aider les chercheurs à mettre leurs idées en application. Il est aussi le doyen de la valorisation à Paris Sciences et Lettres (PSL), université de recherche regroupant plusieurs établissements. En parallèle à sa carrière de chercheur, il a créé ou cofondé de nombreuses entreprises, dont Inventel (fabricant de box Internet), Finsecur (sécurité incendie), Cytoo (analyse cellulaire) et Fluigent (gestion des fluides).

Qu’entendez-vous par innovation ? C’est ce qui permet de transformer des connaissances acquises – par l’étude, l’imagination, la recherche… – en un produit, un procédé, un service nouveau. Parmi ces connaissances, celles issues de la recherche ont un très fort effet de levier. Mais l’innovation ne donne pas forcément un prix Nobel. Et réciproquement, des idées magnifiques intellectuellement peuvent s’avérer sans intérêt industriel ! Par exemple, j’étais convaincu de l’intérêt des matériaux plastiques piézo-électriques, pour lesquels une tension électrique apparaît lorsqu’on les déforme. J’ai déposé des brevets et je pensais que ces dispositifs seraient utilisés partout. C’était il y a plus de vingt ans et ce n’est toujours pas le cas. Seuls quelques sièges de voiture ont pu détecter grâce à eux la présence d’un passager… En fait, souvent, les ingrédients de l’innovation sont déjà là, mais il manque quelqu’un pour les réunir. Lorsque nous avons imaginé les premières box Internet avec Eric Carreel, en créant Inventel, cela n’avait rien de génial. Nous avons simplement eu l’idée de mettre dans un même appareil un modem, un routeur, un pare-feu, une interface radio… Nous avons eu d’ailleurs beaucoup de mal à convaincre les opérateurs de l’intérêt d’un tel appareil, mais, heureusement pour nous, Free est arrivé et a ouvert le marché.

Vous n’avez pas toujours rencontré le succès, comme le montre l’aventure du premier livre électronique, commercialisé par Cytale, qui déposa le bilan en 2002. Quelles leçons tirez-vous des échecs ? Par définition, innover, c’est prendre des risques. Rien n’est acquis d’avance. En cas d’échec, il faut en analyser les raisons et ainsi gagner une expérience que les autres n’ont pas. C’est un enrichissement. Je me souviens d’ailleurs très bien de mon premier échec. J’étais convaincu d’avoir trouvé de nouvelles propriétés des « électrets », équivalents en électricité de ce que sont les aimants dans le magnétisme. J’ai finalement réalisé qu’ils étaient déjà connus depuis plus d’un siècle. Toutefois, ils pouvaient permettre la conception de nouveaux capteurs, en particulier les microphones. J’ai essayé de convaincre de grands industriels en les abordant par leur centre de recherche, et non par leur service commercial. C’était une erreur. Ces laboratoires n’avaient évidemment aucun intérêt à défendre une invention qu’ils n’avaient pas trouvée ! J’ai alors eu la chance de rencontrer un entrepreneur remarquable, Paul Bouyer, avec lequel j’ai pu créer ma propre entreprise. L’avenir s’offrait à nous, mais j’ai fait en un temps record toutes les erreurs possibles. Je voulais tout faire moi-même, sans comprendre l’importance du travail en équipe. L’aventure a duré un an…

Dans quelle position la France est-elle en matière d’innovations ? Il existe un potentiel énorme chez nous. Les gens sont bien formés et la recherche est de qualité. La culture de base est donc en place. Mais il existe trop d’obstacles entre la découverte scientifique et l’application qui séduira le marché. Notre système bride trop les initiatives. Il faut simplifier les lois françaises et en finir avec certaines absurdités.

Lesquelles ? Avant la loi Allègre de 1999, un chercheur ne pouvait même pas entrer dans un conseil d’administration ! Cela a changé, mais des absurdités persistent. Aujourd’hui, il est très difficile pour un chercheur de devenir consultant: l’autorisation peut lui parvenir au bout d’un temps très long, parfois un an, et, en plus, il faut que cela soit hors de son domaine de compétence ! Heureusement, certains dégourdis arrivent à se débrouiller, mais cela est un frein pour la grande majorité. A l’ESPCI ParisTech, pour aider nos chercheurs, nous avons créé un fonds de dotation. Nous nous faisons fort de répondre dans les deux semaines à un chercheur qui déclare une invention. Dans certains établissements, cette réponse peut prendre de six mois à dix-huit mois ! Un tel délai est de nature à retarder la publication scientifique du chercheur. On pourrait imaginer une règle qui stipule qu’au-delà de deux mois l’absence de réponse signifie accord.

Les brevets sont-ils indispensables ? Oui, ils sont utiles de deux manières. D’une part, ils évitent en cas de succès que l’innovation ne soit copiée et, d’autre part, ils sécurisent les investisseurs lors d’une levée de fonds. Mais les brevets peuvent parfois être comme des mirages. Le CNRS a longtemps reçu beaucoup de redevances de brevets de Pierre Potier sur les médicaments antitumoraux Taxotere et Vinorelbine. Mais, tombés dans le domaine public, ces brevets ne rapportent plus. [En 2008, ils représentaient 90 % des redevances du CNRS]. Pour créer de la richesse à partir de la recherche, il faut également favoriser la création d’entreprises innovantes. A l’ESPCI ParisTech, nous aidons à la prise de brevets mais aussi à la création de start-up, en leur accordant des conditions très favorables en contrepartie de 5 % de leur capital. C’est un modèle de fonctionnement similaire à celui de l’université de Stanford [en Californie], dont le portefeuille de participations dans des start-up (comme Google) représente plus que les revenus des brevets. Certains établissements demandent des parts de 10 % à 25 % dans les start-up, et exigent en plus le remboursement des prêts consentis. C’est beaucoup trop gourmand et décourageant pour les chercheurs. Il y a quelques années, l’Ecole centrale estimait que ses start-up généraient sur dix ans un chiffre d’affaires cumulé de 96 millions d’euros. Pour l’ESPCI ParisTech, sur la même période, c’était 1,4 milliard. Et pour l’Institut Technion, en Israël, 13 milliards en 2013. Ne me dites pas qu’on ne peut pas faire pareil en France !

Peut-être est-ce une question de culture. Peut-on la changer ? Il ne faut pas opposer recherche et création d’activité économique. Mais c’est vrai qu’en France persiste parfois encore l’idée que les chercheurs ne doivent pas bénéficier financièrement de leurs travaux. Or, il n’est pas choquant que la bonne recherche crée aussi de la richesse économique. Nous devons créer un terreau favorable en laissant le plus de liberté possible aux chercheurs. Nous pouvons aussi améliorer la formation des chercheurs et ingénieurs. L’université de Stanford ou le Technion sont ici aussi des modèles. La première, avec son Biodesign Center, favorise le mélange des cultures entre physiciens, chimistes, médecins, biologistes, informaticiens… Dans le cadre de leur cursus, ses étudiants doivent déposer un brevet, voire fonder une entreprise ! A PSL, nous avons créé dans cet esprit un nouveau parcours, l’Institut de technologie et d’innovation, dans lequel recherche et innovation sont mêlées.

Beaucoup d’économistes fondent leurs espoirs sur le numérique pour doper la croissance. Qu’en pensez-vous ? Bien entendu, le numérique aura sa place dans le futur puisqu’il interviendra dans tous les métiers. On assimile parfois numérique et sociétés Internet. Ces dernières rencontrent parfois des succès phénoménaux, parfois éphémères. Beaucoup échouent. Le secteur qui peut bénéficier directement de la recherche est le secteur industriel, créateur d’emplois et d’activités. Sommes-nous arrivés au pic du développement et des innovations ? Certainement pas. Au contraire, un monde nouveau est en train de s’ouvrir pour les nouvelles générations à la confluence de la chimie, de la physique, de la biologie, de l’électronique et des technologies de l’information. Tout cela continuera à se traduire par une amélioration de la qualité de vie. Ne mettons pas d’obstacles artificiels sur ce chemin et soyons donc optimistes sur les résultats qui en découleront.

Propos recueillis par David Larousserie
Le Monde le 23 novemvre 2014

L’invention est la mère de la nécessité!

Je lis en ce moment le remarquable De l’inégalité parmi les sociétés de Jared Diamond.

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Je ne pensais pas en le commençant que j’aurais quoi que ce soit à en extraire qui soit lié à l’entrepreneuriat ou à l’innovation. Et j’avais tort. Je viens de lire un passage sur les inventions humaines et l’innovation, qui m’a beaucoup plus. Le voici.

Le point de départ de notre discussion est l’idée courante que résume le diction : « La nécessité est la mère de l’invention. » Autrement dit, il y aurait invention lorsqu’un besoin demeure insatisfait, qu’on s’accorde généralement à reconnaître que telle technologie est limitative ou laisse à désirer. Mus par la perspective de l’argent ou de la renommée, des inventeurs en herbe perçoivent le besoin et s’efforcent d’y répondre. Un inventeur finit par trouver une solution supérieure à la technologie existante, peu satisfaisante. Et la société l’adopte dès lors qu’elle est compatible avec ses valeurs et ses autres technologies.
Très rares sont les inventions conformes à ce lieu commun de la nécessité mère de l’invention. EN 1942, en pleine Seconde Guerre Mondiale, le gouvernement américain lança le projet Manhattan dans le but explicite d’inventer ka technologie nécessaire pour fabriquer une bombe atomique avant que l’Allemagne nazie n’y parvînt. Le projet fut achevé en l’espace de trois ans et coûta 2 milliards de dollars (plus de 20 milliards d’aujourd’hui). Parmi les autres exemples, on citera Ed Whitney, inventeur en 1794 de l’égreneuse de coton pour remplacer la laborieux nettoyage à la main du coton cultivé dans le sud des Etats Unis ; ou James Watt qui, en 1769, inventa la machine à vapeur pour résoudre le problème du pompage de l’eau des mines de charbon britanniques.
Ces exemples bien connus nous conduisent à supposer à tort que les autres grandes inventions ont été aussi des réponses à des besoins clairement perçus. En réalité, beaucoup d’inventions, voire la plupart, ont été le fait de gens mus par la curiosité ou la passion du bricolage, en l’absence de toute nécessité. Une fois le système inventé, il restait à lui trouver une application. Il a fallu une utilisation prolongée pour que les consommateurs en viennent à éprouver le sentiment d’un « besoin ». D’autres systèmes, inventés sans but précis, ont été finalement utilisés à d’autres fins que nul n’avait prévues. On sera peut-être surpris d’apprendre que ces inventions en quête d’usage comprennent la plupart des grandes percées technologiques des temps modernes, de l’avion et de l’automobile en passant par le moteur à combustion interne et l’ampoule électrique jusqu’au phonographe et au transistor. L’invention est donc la mère de la nécessité, plutôt que l’inverse.
L’histoire du phonographe de Thomas Edison, l’invention la plus originale du plus grand inventeur des temps modernes, en est un bon exemple. Lorsqu’Edison fabriqua son premier phonographe en 1877, il publia un article exposant dix usages possibles de son invention : conserver les dernières paroles des mourants
enregistrer des livres pour les aveugles, annoncer l’heure et enseigner l’orthographe. La reproduction de la musique n’était pas au premier rang de ses priorités. Quelques années plus tard, Edison confia à son assistant que son invention n’avait aucune utilité commerciale. Quelques années encore, et il changea d’avis et se mit à commercialiser son appareil…. comme dictaphone de bureau. Quand d’autres entrepreneurs créèrent des juke-box où il suffisait d’introduire une pièce de monnaie pour qu’un phonographe se mit à jouer un morceau de musique populaire, Edison protesta que c’était dégrader son invention, ainsi détournée de son usage sérieux. Ce n’est qu’une vingtaine d’ann6es plus tard qu’il admit à contrecœur que le principal usage de son appareil était d’enregistrer et de jouer de la musique.
Le véhicule à moteur est une autre invention dont les usages nous paraissent évidents aujourd’hui. Lorsque Nikolaus Otto mit au point son premier moteur à gaz en 1866, cela faisait près de 6 000 ans que les besoins de transports terrestres étaient satisfaits par les chevaux, de plus en plus complétés depuis quelques décennies par les chemins de fer et les locomotives à vapeur. Il ne manquait pas de chevaux et les chemins de fer donnaient toute satisfaction. Le moteur d’Otto était faible, lourd et de plus de 2 mètres de haut, il ne représentait guère un avantage sur les chevaux. Il fallut attendre 1885 pour que, le moteur ayant été suffisamment amélioré, Gottfried Daimler entreprit d’en installer un sur une bicyclette et de créer ainsi le premier cyclomoteur. Il attendit 1896 pour construire le premier camion,
En 1905, les véhicules à moteur étaient encore des jouets pour les riches, coûteux et peu fiables. On resta largement satisfait des chevaux et des chenrins de fer jusqu’à la Première Guerre mondiale, où l’armée se rendit compte qu’elle avait réellement besoin de camions. Après la guerre, le lobbying intensif des fabricants de camions ct des armées finit par convaincre le public de ses besoins, permettant ainsi aux camions de commencer à supp1anter les chariots dans les pays industrialisés. Même dans les plus grandes villes américaines, le changement prit cinquante ans.
En l’absence de demande publique, les inventeurs doivent souvent s’obstiner durablement parce que les premiers modèles donnent des résultats trop médiocres pour être utiles. Les premiers appareils photo, les premières machines à écrire et les premiers postes de télévision étaient aussi redoutables que Je premier moteur à gaz d’Otto avec ses 2 mètres de haut. Du coup, il est difficile à un inventeur de prévoir si son prototype pourra finalement trouver un usage et justifie donc qu’il consacre encore du temps et de l’énergie à le mettre au point. Chaque année, les Etats-Unis d6livrent 70 000 brevets, dont une poignée seulement parvient en fin de compte au stade de la production commerciale. Pour chaque grande invention ayant finalement trouvé un usage, on ne compte pas celles qui sont restées suite. Même des inventions qui répondent au besoin pour lequel elles ont initialement conçues peuvent ensuite se révéler plus utiles pour d’autres fins non prévues. Alors que James Watt a mis au point sa machine à vapeur afin de pomper l’eau des mines, elle devait bientôt alimenter en énergie les filatures de coton, puis (avec bien plus de profit) propulser les locomotives et les bateaux.

Dans la vision populaire, les rôles respectifs de l’invention et de la nécessité se trouvent inversés. Elle surestime aussi l’importance des génies rares tels que Watt et Edison La législation sur les brevets ne fait qu’encourager cette « théorie héroïque de l’invention », parce que le détenteur d’un brevet doit prouver la nouveauté de son invention. D’un point de vue financier, les inventeurs ont tout intérêt à dénigrer les travaux antérieurs, voire à les passer sous silence. Dans la perspective du juriste, l’invention idéale est ce1le qui surgit sans précurseurs, comme Athéna de la cuisse de Zeus.
En réalité, même pour les inventions modernes les plus fameuses et apparemment les plus décisives, l’affirmation toute simple suivant laquelle « X a inventé Y » dissimule des précurseurs négligés. Par exemple, on dit souvent que James Watt a inventé la machine à vapeur en 1769, prétendument à la suite de l’observation de la vapeur s’échappant du bec d’une théière. Malheureusement pour cette merveilleuse fiction, Watt a en fait l’idée de sa machine à vapeur en réparant un modèle de Thomas Newcomen, que ce dernier avait inventé cinquante-sept ans plus tôt et dont plus d’une centaine avaient été fabriqués en Angleterre avant l’intervention de Watt. Quant au moteur de Newcomen, il venait à la suite de la machine à vapeur de l’Anglais Thomas Savery brevetée en 1698, elle-même précédée par la machine à vapeur que le Français Denis Papin conçut (mais ne fabriqua point) autour de 1680 et qui, à son tour, avait des précurseurs dans les idles de l’homme de science hollandais Christiaan Huyghens et d’autres. Il ne s’agit en aucune façon de nier que Watt ait grandement amélioré le moteur de Newcomen -en y intégrant un condensateur à vapeur et un cylindre à double action – de même que Newcomen avait grandement amélioré celui de Savery.
On peut rapporter de semblables histoires pour toutes les inventions modernes sur lesquelles on est suffisamment renseigné. Le héros traditionnellement crédité de l’invention a emboité le pas à de précédents inventeurs qui avaient des buts semblables et avaient déjà produit des schémas, dca prototypes ou, comme dans le cas de Newcomen, des modèles couronnés par le succès commercial. La fameuse « invention » par Edison de l’ampoule électrique incandescente dans la nuit du 21 octobre 1789 a été en fait une amélioration de maintes autres ampoules électriques brevetées par d’autres inventeurs entre 1841 et 1878. De même, l’aéroplane mécanique piloté des frères Wright avait été précédé par les p1aneurs pilotés d’Otto Lilienthal et l’aéroplane à moteur mais non habité de Samuel Langley. Le télégraphe de Samuel Morse avait précédé par ceux de Joseph Henry, William Coke et Charles Wheatstone ; enfin 1’égreneuse d’Ed Whitney, pour nettoyer le coton en courte soie (indigène) prolongeait des égreneuses en usage depuis des milliers d’année pour le coton en longue soie (Sea Islands).
Tout cela n’est pas pour nier que Watt, Edison, les frères Wright, Morse et Whitney aient réalisé de grands progrès et, ce faisant, aient accru ou inauguré la réussite commerciale. La forme de l’invention finalement adoptée eût sans doute été quelque peu différente sans la contribution de l’inventeur reconnu. Mais, dans le dessein qui est le nôtre, la question est autre : la physionomie générale de l’histoire du monde eût-elle été sensiblement changée si quelque inventeur de génie n’était point né à tel endroit et à telle époque ? La réponse est claire : le personnage n’existe pas. Tous les inventeurs célèbres et reconnus ont eu des prédécesseurs et des successeurs capables et ils ont réalisé leurs améliorations à une époque où la société était à même d’utiliser leur produit. Toute la tragédie du héros qui a mis au point le disque de Phaïstos est d’avoir conçu quelque chose que la société de son temps ne pouvait exploiter sur une grande échelle.
[Pages 354-360]

Comment le Web est né

How the Web was Born est un livre que j’ai acheté récemment lors d’une visite du CERN à Genève. Il a été écrit par James Gillies et Robert Cailliau et publié en 2000. Si vous aimez l’histoire, vous apprécierez ce compte rendu détaillé de plus de 40 années de développements technologiques. Je n’ai pas encore fini, mais il y a des choses que je voulais déjà mentionner.

howthewebwasborn

– Le financement public, principalement par le (D) ARPA a été crucial pour l’émergence de l’Internet.
– Xerox PARC avec sa liberté d’explorer dans les années 70 a également joué un rôle essentiel, même si l’entreprise ne bénéficia pas énormément de ses innovations. Je ne savais pas que les gens clés venaient de ARPA (à nouveau).
– Quand en 1987, le CERN eu besoin de matériel capable de garantir et de sécuriser le transfert des données. il fit appel à une petite société vieille de 3 ans… Cisco.
– Il y eut des expériences similaires à ARPANET au Royaume-Uni et en France, mais avec des dynamiques différentes… [En France] « ce succès apparent est tempéré par le fait que CII avait vendu ses produits à perte, en dépit des milliards de francs d’investissement de l’État, et l’entreprise qui en résulta, encore une fois appelée Bull, est un petit joueur sur la scène mondiale. Les succès américains comme DEC et Apple ont été lancés pour l’équivalent de moins d’un jour de financement du Plan Calcul français et avec des fonds privés. La leçon à tirer est que l’investissement de l’État seul n’est pas la réponse. La Délégation à l’Informatique en France ne comptait pas un seul chercheur en informatique, et avait été motivée par la fierté nationale plutôt que la viabilité économique, a noté un rapport du gouvernement français 1997. En partie à cause de cela, «l’échec de la CII était écrit dans ses gènes», se permit de déclarer un ancien directeur de Bull. L’approche américaine, par contre, largement exprimée par le (D)ARPA, avait été de soutenir de bonnes idées provenant d’en bas plutôt que de tenter d’imposer quelque chose d’en haut. » [Page 58]

En effet, le protocole TCP/IP a gagné parce qu’il a fonctionné mais pas parce qu’il a été planifié… L’Internet est une innovation étonnante qui n’appartient à personne, mais qui est le résultat d’efforts collectifs. Encore une fois, le rôle de l’état est celui d’un facilitateur amical plus que d’un acteur direct. Des enseignements ou rappels intéressants…

Quelque chose de pourri dans la république Google?

J’aurais dû ajouter un point de désaccord ou d’inconfort dans l’analyse faite par les auteurs de Comment Google fonctionne. A la page 125, il y a une courte section intitulée des récompenses disproportionnées:

« Une fois que vous avez recruté vos smart créatifs, vous devez les payer. Des gens exceptionnels méritent des salaires exceptionnels. Sur le sujet, vous pouvez regarder le monde du sport:… Des sportifs hors-norme sont payés des montants hors-norme […] Oui, ils en valent la peine (quand ils répondent aux attentes) car ils possèdent des compétences rares qui sont extrêmement précieuses et utiles (pour les autres). Quand ils excellent, ils ont un impact disproportionné. […]

Vous pouvez attirer les smart créatifs avec des facteurs qui vont au-delà de l’argent: les grandes choses qu’ils peuvent faire, les gens avec lesquels ils vont travailler, les responsabilités et les opportunités qui se présenteront, la culture et les valeurs de l’entreprise, et oui, peut-être même de la nourriture gratuite et des chiens heureux assis au pied de leur bureau. […] Mais quand ces smart créatifs deviennent des employés et commencent à exceller, il faut les payer convenablement. Plus l’impact est grand, plus doit l’être la compensation. Payez outrageusement bien les personnes outrageusement excellentes, indépendamment de leur titre ou de leur ancienneté. Ce qui compte est leur impact ».

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Voilà donc le sujet du capitalisme de la Silcon Valley qui me revient après mon passage sur France Culture. Ma culture française privilégie naturellement le collectif plutôt que l’individu, alors que l’Amérique a une culture inverse. Pour autant, l’excellent échange entre Xavier Niel et Edgar Morin (l’école de la vie) montre que les frontières ou du moins les analyses sont mouvantes. « Que peut faire un jeune Français s’il veut devenir riche, ce qui n’a rien de méprisable ? Pas grand-chose. Alors, il part. Quant à un jeune des banlieues, s’il est exclu du système scolaire, il lui reste des petits boulots, des petits trafics. Et c’est tragique. […] Le problème, c’est que l’État n’a plus d’argent. Pas d’argent, pas de réformes. Il n’y a plus de vision et de courage pour affronter les corporatismes. » Et il y a le problème d’une élite républicaine à bout de souffle. « L’ascenseur social ne fonctionne plus. Nous sommes le pays de l’OCDE le plus mal noté dans ce domaine. Les élites se renouvellent très peu. Quels espoirs peuvent avoir un nombre croissant de jeunes qui vont avoir bien du mal à bénéficier d’un système trusté par quelques castes autoproclamées ou autres grands serviteurs de l’État, dont la gestion s’est par ailleurs révélée médiocre ? »

En Californie, Google aussi suscite la polémique. L’exclusivité et l’exception créent de l’exclusion. Comment la corriger. Picketty et d’autres répondent avec l’impôt. Or Google et bien d’autres ne paient plus d’impôt… Eric Schmidt n’aborde absolument pas le problème du collectif et Google utilise la loi pour optimiser sa fiscalité. « L’exceptionnel » et « l’outrageusement » peuvent devenir outrageux…

Mon malaise est amplifié par la notion de mérite. Dans le domaine de la science, on « grandit sur l’épaule d’autres géants » et il y a bien des oubliés. Albert Einstein ne doit-il rien à Mileva? Ces individus exceptionnels ne doivent-ils rien à l’environnement qui les entoure, qui les a peut-être aidés? Je suis beaucoup plus sensible à l’autre argument des auteurs: « se battre pour les divas » (page 48). Je crois que dans la science, on n’a pas assez entendu les comportements d’exception de Perelman et Grothendieck, deux mathématiciens qui se sont retirés du monde.

Je n’ai pas de réponse et simplement des intuitions. Entre l’élite, les exceptions, les rares individus, et le collectif, le société, les gens, il doit y avoir un meilleur équilibre. Entre l’impôt négatif des multinationales et celui supérieur au revenu annuel de certains riches entrepreneurs, il doit y avoir un juste milieu, qui devrait contribuer à résoudre certains des problèmes de la Silicon Valley d’un côté et de l’Europe de l’autre…

Les entrepreneurs doivent-il avoir des compétences en start-up ? Deux réponses contre-intuitives

J’enseigne l’entrepreneuriat et je me demande souvent ce qui doit être enseigné. Je ne suis pas sûr. Dans le cours How to Start a Startup, Paul Graham et Peter Thiel ne fournissent des réponses à travers quelques exemples. D’abord Paul Graham. Il suffit de cliquer ici ou d’aller à la minute 5:26 ci-dessous ou lire le texte après la vidéo.

« Le deuxième point paradoxal, cela pourrait être un peu une déception, mais ce dont vous avez besoin pour réussir dans une start-up n’est pas une expertise dans des startup. Cela rend cette classe différente de la plupart des autres classes que vous prenez. Vous prenez un cours de français, à la fin vous avez appris à parler français. Vous ne pourrez sans doute pas parler exactement comme un Français, mais assez proche, non? Cette classe peut vous apprendre des choses sur les start-up, mais ce n’est pas ce que vous devez savoir. Ce que vous devez savoir pour réussir dans une start-up n’est pas une expertise dans des start-up, ce dont vous avez besoin est d’une expertise quant à vos utilisateurs.

Mark Zuckerberg n’a pas réussi à Facebook parce qu’il était un expert dans des start-up, il a réussi en dépit d’être un « noob » complet au début; je veux dire que par exemple Facebook a été incorporé comme une LLC en Floride. Même vous en savez plus que cela. Il a réussi en dépit d’être un « noob » complet au début parce qu’il comprenait très bien ses utilisateurs. La plupart d’entre vous ne connaissent pas les mécanismes pour lever des fonds, non? Si vous vous sentez mal à ce sujet, ne le soyez pas, parce que je peux vous dire que Mark Zuckerberg ne connait probablement pas la mécanique de levée de fonds; si il a fait attention quand Ron Conway lui a signé un gros chèque, il a probablement oublié à aujourd’hui.

En fait, je m’inquiète, ce n’est pas seulement inutile d’apprendre en détail la mécanique du démarrage d’une start-up, mais peut-être un peu dangereux car une autre erreur caractéristique des jeunes fondateurs est de passer à travers toutes les étapes du démarrage d’une startup. Ils arrivent avec une idée plausible, ils lèvent des fonds pour obtenir une belle valorisation, puis la prochaine étape consiste à louer un bureau agréable à SoMa et embaucher un tas de leurs amis, jusqu’à ce qu’ils réalisent peu à peu à quel point ils se sont fait baiser parce que en imitant toutes les étapes du démarrage, ils ont négligé la seule chose qui est en fait essentielle, qui est de faire quelque chose que les gens veulent ».

Deuxièmement, Peter Thiel sur le mouvement Lean Startup. Encore une fois il suffit de cliquer ici ou aller à la minute 44:55 ci-dessous ou lire après.

« Qu’est-ce que je pense du mouvement Lean Startup et de la pensée itérative où vous obtenez les commentaires des gens en opposition à la complexité qui peut ne pas fonctionner. Personnellement, je suis assez sceptique de toute la méthodologie Lean Startup. Je pense que les très grandes entreprises ont fait quelque chose qui était un peu plus qu’un saut quantique, une amélioration prodigieuse qui les différencie vraiment de tout le monde. Ils n’ont généralement pas fait de vastes enquêtes sur les clients; les gens qui dirigeaient ces entreprises, parfois, pas toujours, ont souffert de formes légères de syndrome d’Asperger, de sorte qu’ils ne sont pas réellement influencés et pas si facilement découragés par ce que les autres leur ont dit de faire. Je pense que nous sommes trop concentrés sur l’itération comme une modalité et pas assez d’essayer d’avoir un lien ESP virtuel avec le public et à trouver par nous-mêmes. »

NB: je crois que ESP signifie Extra-Sensory Perception

Retour aux premiers principes de l’entrepreneuriat

Je viens de commencer deux livres qui pourraient être les deux livres les plus importants sur les start-up de (septembre) 2014. Surprise, surprise, l’un parle de Google, l’autre a été écrit par Peter Thiel. Je vais certainement revenir sur eux individuellement, mais laissez-moi vous donner deux citations tirées des premières pages et qui sont étonnamment semblables …

Google-Thiel

Dans How Google Works, Larry Page explique: « Quand j’étais plus jeune et commençais à penser à mon avenir, j’ai décidé soit de devenir un professeur soit de créer une entreprise. Les deux options me donneraient la liberté de travailler à partir des premiers principes. Cette autonomie de pensée est derrière presque tout ce que nous faisons chez Google, derrière nos plus grands succès et quelques-uns de nos échecs les plus impressionnants. » [Page xiii]

Peter Thiel dit dans Zero to One: « Le paradoxe de enseignement de l’entrepreneuriat est qu’une telle formule, nécessairement, ne peut pas exister; car toute innovation est nouvelle et unique, aucune autorité ne peut prescrire en termes concrets comment faire preuve d’innovation. En effet, le seul motif le plus puissant que j’ai remarqué, c’est que les gens qui réussissent trouvent de la valeur dans des endroits inattendus, et ils le font en pensant à l’entreprise à partir des premiers principes plutôt que de formules ». [Page 2]

Plus à venir sur
How Google Works de Eric Schmidt et Jonathan Rosenberg – Grand Central Publishing (23 septembre 2014)
Zero to One: Notes on Startups, or How to Build the Future de Peter Thiel et Blake Masters – Crown Business (16 septembre 2014)

Dix recommandations pour soutenir l’entrepreneuriat des jeunes

Je viens de recevoir une analyse très intéressante de E&Y et de la G20 Young Entrepreneurs’ Alliance (G20 YEA), intitulée Éviter une génération perdue : dix recommandations clés à l’appui de l’entrepreneuriat des jeunes à travers le G20. Aussi bien leurs recommandations que ce que les jeunes entrepreneurs recherchent méritent l’attention.

E&Y-youth-entrepreneurship

Voici les 10 recommandations:

L’accès au financement
1. Du capital sans mentorat est du capital perdu.
Créer des mécanismes de financement, gérés ou soutenus par les gouvernements, soumettant le financement à la condition du mentorat et des études financières.
2. L’accès au financement alternatif est critique.
Créer des relations fortes et fournir des mesures incitatives avec les capital-risqueurs, les incubateurs d’entreprises et les investisseurs providentiels, pour développer ou créer des initiatives qui permettent de recourir à des sources alternatives de capital.
3. Le financement public compte
Sponsoriser la croissance des start-up grâce au financement à bas coût pour des groupes ciblés.
4. Les entrepreneurs doivent encore compter sur les banques pour du crédit fluide.
Créer une nouvelle catégorie de prêt pour les petites entreprises et les jeunes entrepreneurs, qui offre un financement ciblé pour répondre aux besoins en capital-développement.

Fiscalité et et réglementations
5. Des incitations fiscales et commerciales ciblées sont très importantes pour soutenir les jeunes entrepreneurs dans la croissance de leurs entreprises.
5a-: Encourager les investissements dans les start-up en offrant des avantages fiscaux.
5b-: Permettre aux jeunes entreprises à forte croissance d’entreprise un passage à grande échelle par un appui amplifié à l’accès aux marchés.

6. La mobilité internationale pour les jeunes entrepreneurs.
Encourager les meilleurs talents internationaux en modifiant les règles de visa et en offrant des soutiens financiers.
7. Des règles complexes et lourdes dans des domaines tels que l’impôt retiennent les jeunes entrepreneurs.
Simplifier et rationaliser l’administration fiscale pour alléger les charges administratives pesant sur les jeunes entrepreneurs.

Culture et esprit d’entreprise
8. Une vision positive de l’entrepreneuriat est nécessaire pour attirer les jeunes.
Créer une aura positive autour de l’entrepreneuriat pour aider les jeunes à se lancer tôt.
9. Encourager une culture nationale, régionale et locale de l’entrepreneuriat.
Encourager et favoriser les regroupements, les incubateurs et les pépinières d’entreprises, ainsi que les réseaux pour permettre aux talents de se rencontrer.

Développer des écosystèmes entrepreneuriaux
10. Pour que la plupart des recommandations et des actions aient un impact durable, elles doivent être développées dans le cadre d’un écosystème régional, et dans le cadre d’un écosystème régional qui favorise et attire une masse critique de talents, de capitaux et plus imporatnt encore de leaders entrepreneuriaux.
Créer les fondements d’un écosystème entrepreneurial régional florissant.

Et tout aussi intéressante est la perception des entrepreneurs. Il suffit de remarquer que les priorités ne sont pas mises dans le même ordre. On voit ainsi que la fiscalité n’est pas leur problème majeur, intuition que j’ai toujours eue.

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Christensen a-t-il eu tort et et l’innovation de rupture est-elle une théorie erronée?

Clayton Christensen a été l’un de mes héros. Vais-je devoir tuer cette figure du père? Le souvent excellent magazine New Yorker a publié récemment The Disruption Machine avec pour sous-titre Ce que l’évangile de l’innovation a de faux. L’auteur Jill Lepore coonait bien les gourous de l’innovation, de Schumpeter à Porter et Christensen, et ce qu’elle a à dire est au moins très inquiétant.

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« La rupture est une théorie du changement
fondée sur la panique, l’anxiété,
et des démonstrations fragiles. »

Vous devez lire le article: Lepore semble avoir de solides arguments sur les faiblesses de Christensen. Dans l’industrie du disque dur, selon elle, Seagate Technology n’a pas été abattu par la l’innovation de rupture. Même chose avec Bucyrus et Caterpillar pour l’industrie des pelles mécaniques – ou encore: « Aujourd’hui, le plus grand producteur américain d’acier est – US Steel ». Difficile pour moi d’évaluer les affirmations. Je dois admettre que j’avais lu des livres plus récents de Christensen qui étaient vraiment décevants, mais je pensais que sa première ppublication était solide.

Plus drôle: « La théorie de la rupture est censée être prédictive. Le 10 Mars 2000, Christensen a lancé un Fonds de Croissance Disruptive de 3,8 millions de dollars. Moins d’un an plus tard, le fonds a été discrètement liquidé. En 2007, Christensen avait déclaré à Business Week que «la théorie prédit que Apple ne réussira pas avec l’iPhone», ajoutant: « L’histoire parle très fort là-dessus. » Au cours des cinq premières années, l’iPhone a généré cent cinquante milliards de dollars de chiffre d’affaires ».

Il y a eu un débat à la suite des allégations de Lepore que je vous laisse découvrir:

– Business Week: Clayton Christensen répond à la critique du New-Yorker Takedown de «l’innovation de rupture»: ici.

– Forbes: En quoi Jill Lepore se trompe sur Clayton Christensen et l’innovation de rupture: ici.

– Slate: Même le père de la rupture pense que la « rupture » est devenue un cliché: ici.

PS: un grand merci à Martin pour m’avoir mentionné cet article fascinant.

La collectivité bénéficie-t-elle suffisamment des retombées de l’innovation ?

Voici une nouvelle chronique écrite pour Entreprise Romande. Je reviens sur un sujet qui m’est cher, innovation et société.

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L’entreprise est plus que jamais au centre des débats politiques de par son rôle dans la création d’emplois et de richesses – individuelles et collectives. Elle est indirectement l’enjeu de la montée des populismes et des tentations protectionnistes mondiaux. En son sein et hors de ses murs, l’innovation est le sujet de tensions similaires : la collectivité bénéficie-t-elle suffisamment des retombées de l’innovation ?

Mariana Mazzucato et l’état entrepreneurial

Un livre récent aborde le sujet du rôle respectif des entreprises et de l’Etat dans l’innovation : Mariana Mazzucato, professeur à l’université du Sussex, développe dans The Entrepreneurial State [1], un ouvrage passionnant et quasi-militant, l’argument que les Etats n’ont pas perçu les fruits non seulement des investissements réalisés dans leurs universités, ni même indirectement des aides et soutiens fournis aux entreprises, investissements et soutiens qui seraient à l’origine des innovations majeures des cinquante dernières années.

Mazzucato illustre brillamment comment l’iPhone et l’iPad intègrent des composants financés initialement par la puissance publique : depuis les composants électroniques développés pour les programmes spatiaux et militaires en passant par les écrans tactiles ou le GPS, jusque Siri, l’outil de reconnaissance vocale (qui a des sources à l’EPFL), l’auteur montre qu’Apple a magistralement intégré des technologies initiées par l’argent public. Google est aussi issu d’une recherche faite à l’université de Stanford. Mazzucato ajoute que les essais cliniques de nouveaux médicaments sont essentiellement faits dans des hôpitaux financés par l’argent public à partir de molécules elles-aussi issues des laboratoires universitaires.

Mazzucato prône donc des réformes majeures aussi bien sur la gouvernance des aides initiales que sur la fiscalité. Elle souhaite que l’impôt vienne compenser l’absence ou l’insuffisance de retours directs vers les universités ou provenant des entreprises d’autant plus qu’il est en effet indéniable que les multinationales optimisent facilement leur fiscalité. Elle montre ainsi qu’Apple a su profiter des règles internationales pour créer des filières au Nevada ou en Irlande pour minimiser son imposition.

La chercheuse anglaise est convaincante en affirmant qu’Apple doit payer plus. Mais payer comment ? En payant une licence pour le GPS, mais à qui ? Je ne suis même pas sûr que le GPS soit breveté. Et si l’internet avait été breveté, il n’aurait sans doute pas eu le même développement (je ne vais pas revenir sur les limitations du Minitel français). En cherchant plus de retours directs (qui ne sont pas si négligeables que l’on pourrait croire – Stanford aura reçu plus de $300M de sa participation dans Google et plus de $200M des premiers brevets de la biotechnologie), le risque serait grand de démotiver les créateurs et de freiner l’innovation. Je doute que la solution se trouve dans une plus grande rigueur des règles nationales.

Peter Thiel et l’individu entrepreneur

Peter Thiel, entrepreneur et investisseur libertarien est tellement opposé à de telles vues qu’il encourage les jeunes motivés par l’entrepreneuriat à abandonner leurs études en leur offrant des bourses de $100’000 et imagine même de déplacer les entreprises vers des navires offshore au large de la Californie pour qu’elles échappent totalement à l’impôt. Il est effrayé par toute forme d’initiative publique qui selon lui devient rapidement bureaucratique. Il est bon d’ajouter que la devise de Thiel montre aussi un certain scepticisme quant aux bénéfices sociaux de l’innovation : « nous voulions des voitures volantes ; à la place, nous avons eu 140 caractères. » [2]

En amont, il y a donc la question des retours directs et du rôle réel de l’Etat. Mais sans la créativité inouïe de Steve Jobs pour Apple, sans l’ambition démesurée de Larry Page et Sergei Brin pour Google, sans la vision de Bob Swanson, fondateur de Genentech, le monde n’aurait sans doute pas vécu les mêmes révolutions technologiques. En aval par contre, se pose la question de créer des règles internationales sur l’innovation. Laissez-moi faire une large digression. L’Internet, autre innovation initiée par la puissance publique, est devenu un enjeu majeur dans les domaines politiques, fiscaux et économiques. Or « la neutralité et l’auto-organisation font partie des options libertariennes […] et sont en contradiction avec la politique. L’humanité doit saisir cette opportunité de rediscuter de ce que l’on considère comme important. […] Internet permet l’émergence d’un espace politique mondial, mais celui-ci est toujours largement à inventer. Le temps de cette invention, Internet aura probablement disparu !» [3]

Si je penche par expérience plutôt du côté de Thiel pour l’innovation comme acte individuel d’exception finalement assez éloigné de l’investissement public qui en est pourtant la semence, je ne peux admettre en conséquence que le collectif soit abandonné. Il est le terreau qui permet l’éclosion des talents exceptionnels. Les entreprises ont aussi leur part de responsabilité dans cette négligence à oublier le rôle de la puissance publique. Comme toute activité humaine complexe, l’innovation est un délicat équilibre entre privé et public. Mais surtout aujourd’hui les enjeux sont devenus mondiaux. La question n’est pas tant comme l’affirme Mazzucato que le rôle de l’Etat a été largement sous-estimé dans ce processus, mais bien plus que le retour par l’impôt est très largement diminué par la globalisation et son absence de gouvernance économique.

L’impôt comme unique solution globale?

Les collectivités retirent-elles quoi que ce soit de l’argent public dépensé pour l’école, les routes, la sécurité ? Non, parce que ce n’est pas un investissement au sens propre avec idée de retour. C’est une mise à disposition d’infrastructure qui permet aux citoyens et aux entreprises de vivre correctement et de se développer. Et ils paient des impôts en retour. Et quand le Darpa finance Stanford, il n’est pas sûr qu’un étudiant de Corée n’en bénéficiera pas pour travaille plus tard pour Samsung. L’idée de faire payer des champions nationaux me semble d’un autre âge.

Reste l’impôt dans une vision renouvelée de la gouvernance mondiale. Que l’innovation soit du domaine privé ou public, la globalisation du monde ne permettra bientôt plus de se réfugier derrière les arguments de qui est fondamentalement à son origine. Non seulement les individus mais aussi les Etats devront accepter un plus grand partage de ses bénéfices, au risque de graves crises. A l’heure où la Suisse doit revoir sa politique fiscale et croit pouvoir se retrancher comme ses voisins derrière ses frontières, il est bon de voir que les tensions actuelles méritent de revisiter la position de l’innovation dans la société avant que de nouvelles crises majeures n’émergent. Un vœu pieux ?

[1] The Entrepreneurial State – Debunking Public vs. Private Sector Myths. 2013, Anthem Press, http://marianamazzucato.com
[2] Peter Thiel. Zero to One – Notes on Startups or How to Build the Future. Sept. 2014, Crown Business press, http://zerotoonebook.com
[3] Boris Beaude. Les fins d’Internet. 2014, FYP Editions, http://www.beaude.net/ie