Archives de l’auteur : Hervé Lebret

La Tech – Quand la Silicon Valley refait le Monde

J’ai eu la chance de participer à un débat sur France Culture avec Olivier Alexandre l’auteur de La Tech – Quand la Silicon Valley refait le Monde. Je dis bien « chance » car j’ai pu découvrir un livre qui est, selon moi, un des meilleurs sur ce sujet mal connu et fantasmé qu’est cette région d’innovation et de startups. D’ailleurs Fred Turner spécialiste de la région a écrit sur LinkedIn : « If you read French, you should read this book — a rich, up-close view of Silicon Valley by an outsider who became an insider long enough to learn the system. Highly recommended » (Si vous lisez le français, vous devriez lire ce livre – une vue riche et détaillée de la Silicon Valley par un étranger qui est devenu un initié assez longtemps pour comprendre le système. Hautement recommandé.)

C’est peut-être parce qu’Olivier Alexandre n’était pas un spécialiste de la région au début de sa carrière de sociologue que son ouvrage est passionnant. Le recul dont il fait preuve (ce qui n’est pas toujours le cas des analystes qui prennent souvent un point de vue trop négatif ou trop positif) et la variété des sujets qu’il étudie (alors que je n’en suis qu’au tiers de la lecture) me confortent dans ce jugement que j’espère confirmer quand je serai arrivé à la dernière page. En voici quelques illustrations.

Des joueurs plus que des acteurs

Pour rendre compte de cet état d’esprit et des conditions qui le favorisent, il faut donc opérer un détour phénoménologique. Les entrepreneurs, investisseurs et ingénieurs cherchent à changer le monde, c’est à dire à le mettre en jeu. Le terme de jeu ne s’entend pas ici au sens de l’oisiveté (les passe-temps) ou de phénomène ludique (l’amusement), mais recouvre une portée mondaine, soit la volonté de modifier l’organisation du monde au moyen de nouvelles technologies. Pour cette raison, on ne qualifiera pas les travailleurs de la Silicon Valley d’« agents », d’« actants » ou d’« acteurs » mais de joueurs, une notion dont l’équivalent anglais y est souvent mobilisée (« players », qu’ils soient « new », « big » ou « global »). Elle ne désigne pas une catégorie professionnelle spécifique, mais une mentalité en même temps qu’un régime d’action. [Page 28]

« On était tous plus ou moins en doctorat au MIT. Mes cofondateurs ont fait la tournée [roadshow] des VCs. On était encore étudiants, on trouvait ça cool, de prendre un avion, de se retrouver dans des bureaux à parler de recherche pour avoir de l’argent de gens qui te disent : Super, vas-y, prends cet argent, et tu repars avec vers l’aéroport. C’était beaucoup plus excitant que la vie du reste de nos potes à l’université. Pour un gamin de 25 ans, te retrouver avec 2 ou 3 millions en banque, c’est super grisant. On est allés à un distributeur de billets, voir la balance de notre compte en banque… Et on projetait : de quoi on allait avoir besoin, comment évaluer les risques de ce qu’on faisait… On commençait à se payer, ce qui représentait pour un étudiant un paquet de fric assez dingue, dans les 80000 dollars par an, par rapport au 25000 d’un thésard. Et on a emménagé dans la baie… Pour faire une start-up, tu dois avoir une idée… Mais le truc, c’est que les gens vont changer, ton idée va changer, il faut être prêt à ça. Et nous, on était pas prêts à ça. On se disait qu’on était super intelligents et que notre techno était super cool, ce qui n’était pas la bonne manière de faire [rires]. Après plusieurs mois, on est arrivés à la conclusion qu’on était différents, dans nos personnalités, nos agendas, sur ce que c’était pour nous une entreprise ou ce qu’elle n’est pas… Donc, au final, l’un est parti chez Google, un autre est reparti à la fac, et nous on a recommencé quelque chose à deux. Les VCs nous ont dit : OK vous avez tout cramé, mais voici de l’argent, 2-3 millions, on croit en vous. » [Page 96]

« Ici, tu vois deux choses : des gens intelligents et de l’argent. L’argent, il y en a beaucoup et depuis longtemps. Est-ce que c’est une bulle ou pas ? C’est pas le problème. L’enjeu, c’est la concentration. Quand tu vas sur Sand Hill Road [rue où sont situées les principales enseignes de capital-risque], sur quelques kilomètres, tu as une quantité de fric insensée qui est concentrée… Le capital-risque dans le monde c’est 87 milliards de dollars, les deux-tiers c’est aux États-Unis, et la moitié de ça, c’est dans la Silicon Valley. Quand tu prends conscience de ça, tu te dis Waouh … ça veut dire que les deux ressources de la réaction chimique pour entreprendre de grandes choses sont disponibles ici. Paul Graham [fondateur de l’accélérateur Y Combinator] dit que c’est suffisant. Mais il n’y a pas que ça. C’est un peu comme à Hollywood, avec des universités qui jouent intelligemment leur rôle dans une économie à la fois globale et locale : il y a des labos qui font de la recherche, des gens spécialisés, etc. Dans l’industrie du cinéma, il y a des gens qui sont capables de faire de la conciergerie de haut niveau, d’acheter ou liquider une boîte, de négocier des contrats à six, sept, huit zéros. C’est la même chose ici. Il y a cette économie de services spécialisés, qui est sous la surface, qui est cet élément invisible mais déterminant. C’est de cela dont dépend la capacité de valoriser une boîte, c’est à dire lui attribuer une valeur, ou la liquider. Dans tous les sens du terme ; et c’est infiniment précieux, les avocats, les banques spécialisées, les VCs, les cabinets RH spécialisées dans les start-up, etc. » [Page 70]

C’est une autre façon éclairante de décrire Les ingrédients d’un écosystème entrepreneurial comme les évoquent Nicolas Colin, Martin Kenney ou encore Paul Graham. L’auteur montre également que deux lois importantes, la loi de Moore et la loi de Metcalfe ont eu un fort impact dans la création d’un cercle vertueux de prophéties auto-réalisatrices. [Pages 47-52]

Un capitalisme à l’envers

Dans la Silicon Valley, trois caractéristiques rendent particulièrement complexe la tenue d’une juste comptabilité : la gratuité partielle des services, la pratique de l’échange, et la proportion d’échecs. [Page 89] … La valeur d’échange correspond à la valeur d’usage. Il en va toutefois autrement des services immatériels, dont la consommation peut être collective. Pour cette raison, les économistes qualifient les biens immatériels de biens publics. [Page 90]

« Sur mes deux premières start-up, on n’a jamais trouvé le market fit. Jamais. » [Page 93] La paternité de « market fit » est attribuée à l’un des premiers capital-risqueurs de la région, Don Valentine. Marc Andreessen contribua à la populariser dans les années 2000, à travers un billet sur son blog. A propos des inégalités de succès des start-up, il identifie trois facteurs : l’équipe, le produit et le marché, en soulignant que le plus important de ces trois éléments pour la réussite d’une entreprise est le troisième terme, le marché (ou « market fit ») justifiant cette position ainsi : « Dans un grand marché – un marché avec beaucoup de clients potentiels réels -, le marché tire le produit de la start-up. Le marché doit être satisfait et le marché sera satisfait par le premier produit viable qui se présentera. Le produit n’a pas besoin d’être génial, il doit juste fonctionner. Et le marché ne se soucie pas de la qualité de l’équipe, tant que l’équipe peut produire ce produit viable. En bref, les clients frappent à votre porte ; l’objectif principal est de répondre au téléphone et à tous les e-mails des personnes qui veulent acheter. Et lorsque vous avez un excellent marché, il est remarquabelement facile de faire évoluer l’équipe à la volée. » Traduit par l’auteur à partir de web.stanford.edu/class/ee204/ProductMarketFit.html [Note 14 page 497] On retrouve ici ainsi les fondamentaux recherchés par les VCs, comme indiqué dans En quoi le capital-risque de la Silicon Valley est-il unique ?

Je me devais de nuancer Olivier Alexandre, mais c’est au niveau du détail, tant la première partie de ce livre est réussie ! « Kleiner Perkins connait plusieurs années difficiles, avant de réaliser un conséquent retour sur investissement avec Sun Microsystems et Lotus Development au début des années 1980. En dépit de leur rivalités, elles [Sequoia et Kleiner Perkins] réalisent, un investissement conjoint dans Google en juin 1999, à l’initiative du micro-investisseur Ron Conway, contre 5% des parts de l’entreprise. » [Page 125] Alors mes nuances sont les suivantes :
– le premier fonds de KP fut particulièrement performant, dès 1972, comme indiqué dans A propos du premier fonds de Kleiner Perkins,
– je pense que et KP ont investi $25M pour 34% de Google lors du series B et que Ron Conway n’est arrivé qu’après ; je pense que Andy Bechtolsheim était le business angel mais je peux me tromper. Mais là on est dans le micro-détail. Par contre Pierre Lamond chez Sequoia m’avait détrompé en m’indiquant que malgré leur rivalité, KP et Sequoia avaient assez souvent investi ensemble. La fameuse co-opétition de ce monde, on est en concurrence mais on collabore… Voir When Kleiner Perkins and Sequoia co-invest(ed).

Les cultures de la Silicon Valley

La Silicon Valley est plutôt pauvre dans le domaine de la culture (les arts et autres manifestations de l’activité intellectuelle humaine considérées collectivement) et Olivier Alexandre le montre en comparant le nombre de cinémas, de librairies et de galeries d’art à San Francisco et dans d’autres villes du monde. Les musées de la Silicon Valley à l’exception d’un sur le campus de l’université de Stanford ne sont pas vraiment impressionnants.

La culture de la Silicon Valley est par contre unique. Alexandre mentionne l’éloge du faire, la liberté au travail, une société ouverte, une tradition d’accueil, une élite progressiste. « Ce qui m’a tout de suite marqué, c’est qu’ils discutaient de ce qu’ils faisaient, ils parlaient, sans se cacher, partageaient de l’information, parlaient de leur business… Des gens qui pour moi étaient a priori concurrents… Là où j’étais passé, à Paris, à New York, tu devais rester cachotier. Aujourd’hui, ça fait sept ans que je suis là, je sais maintenant que c’est un trait culturel typique d’ici. Si tu compares à ailleurs, sur le plan des traits culturels, psychologiques, il y a cette capacité à dire les choses. » [Page 156] Comment ne pas penser au méconnu Wagon Wheel Bar.

In fine, la prévalence des notions d’écosystème et de communauté illustre les ambiguïtés de cette industrie, certes localisée mais à vocation globalisée : ouverte à l’intégration des nouveaux entrants ; mais sélective et darwinienne. [Page 165]

J’espère vous avoir donné envie de découvrir ce livre passionnant. Et sans doute à suivre… (en fait ici)

La Silicon Valley Bank et le capital-risque

J’ai été très surpris par la faillite de la Silicon Valley Bank (SVB). La finance de Silicon Valley était (et, je pense, est toujours) fondée sur le capital-risque et non sur les banques, sur les prises de participations et non sur les prêts ou les dettes. Alors comment est-il possible qu’une banque fasse faillite en servant des startups ?

Quand j’étais dans le capital-risque, et c’était il y a 20 ans, les startups empruntaient marginalement de l’argent. Les banques n’avaient en effet pas confiance en ces entités fragiles et elles avaient statistiquement raison. Bien sûr, les startups pouvaient emprunter de l’argent si elles disposaient de garanties solides comme du matériel et c’est pour cela que la Silicon Valley Bank et ses pairs étaient utilisées par les startups : pour le leasing par exemple (espace de bureau, équipement pouvant être réutilisé).

Apparemment, les choses ont changé comme je l’ai appris récemment. Certains capital-risqueurs ont réussi à convaincre la banque d’aller plus loin. L’argent était bon marché et si des VC « puissants » finançaient une startup, alors la SVB pensait que la startup était solide.

Comme le dit l’article du New Yorker ci-dessous, cela semble avoir été une combinaison de gestion incompétente, de réglementation laxiste et de personnes puissantes de la Silicon Valley criant au feu dans un théâtre bondé.

Vous pouvez lire des documents supplémentaires du New Yorker avec
The Old Policy Issues Behind the New Banking Turmoil – Les vieux problèmes de gouvernance derrière la nouvelle tourmente bancaire (13 mars)
Why Barney Frank Went to Work for Signature Bank – Pourquoi Barney Frank est allé travailler pour Signature Bank (15 mars)
Un autre article intéressant est In Their Own Words: What Silicon Valley Bank Meaning To The Valley – Dans leurs propres mots : ce que la Silicon Valley Bank signifie pour la vallée.

Il y a aussi cette interview sur le rôle de Peter Thiel dans l’effondrement de la SVB

Certaines citations incluent :
« La Silicon Valley a un problème d’image mais reste extrêmement populaire. »
« Le problème n’est pas que les VCS sont puissants, mais pas aussi intelligents qu’ils le pensent ».

Enfin, il n’y a aucun doute que l’argent était devenu très facile, en trop grande quantité comme l’indique la page Wikipedia de SVB. La fin des megarounds et la récente nouvelle crise des startup a joué son rôle.

Enfin un entretien avec Emmanuelle Auriol, professeure à l’école d’économie de Toulouse, montre même que la Silicon valley Bank n’était pas mal gérée, mais a été victime d’un bank run. Voir ici.

Cela doit probablement être aussi regardé sur le long terme. Lorsque j’ai écrit mon livre, j’ai examiné les corrélations entre l’indice Nasdaq, les levées de fonds du capital-risque et la crise économique. Voici ce que ça a donné :

et voici ce que cela donne en 2022 avec entre autres la crise de 2008

Je poste cet article car j’ai été invité à débattre de la Silicon Valley, du Capital Risque et comment les startups technologiques peuvent avoir un impact sur le système bancaire sur France Culture, dans l’émission Entendez-vous l’éco ?. Il ne me reste plus qu’à lire l’ouvrage de mon co-invité, Olivier Alexandre, La tech. Quand la Silicon Valley refait le monde (Seuil, 2023) qui semble très intéressant. Probablement un article à venir.

Gordon Moore (1929-2023) – L’entrepreneur par accident

Gordon Moore est décédé le vendredi 24 mars 2023. Il était le dernier des Huit traîtres et il n’y a plus qu’un seul père fondateur vivant de la Silicon Valley, Arthur Rock.

J’ai pu créer une courte vidéo d’eux deux à partir du grand film documentaire Something Ventured.

Le texte est intéressant et drôle. Tout au long des années 1960, Fairchild perdait ses talents. L’attrait des stock options et de l’indépendance inspirait de nombreux jeunes ingénieurs brillants à partir et à créer leur propre entreprise.
Mais Gordon Moore et Bob Noyce, ses deux fondateurs les plus importants, étaient restés fidèles à leur entreprise jusqu’en mai 1968, lorsque la direction de la côte Est de Fairchild a commis une erreur fatale.

[Moore] Noyce était le candidat interne logique pour être le prochain C.E.O. Mais ils ont décidé qu’ils allaient regarder à l’extérieur.
Cela a changé tout le jeu. Noyce a dit : « Je vais partir. Es tu intéressé? »
Alors j’ai dit: « D’accord. Faisons-le. »

[Rock] Ils avaient besoin de financement, et ils m’ont appelé pour savoir si je serais intéressé.
Ils sont venus me voir sans plan d’affaires, sans rien d’autre que ce qu’ils m’avaient dit vouloir faire.
Arthur a dit qu’il avait besoin de quelque chose pour parler aux investisseurs potentiels.
Juste pour donner quelque chose.

[Moore] Nous avons rédigé un plan d’affaires, et il faisait une page – en double interligne, et c’était tout.
Cela disait simplement que nous allions faire des choses avec du silicium et des appareils électroniques intéressants.

[Rock] Il contenait beaucoup de fautes de frappe. Je pense que Bob l’a tapé lui-même.
Ce n’est pas un document très profond, mais c’était vraiment joli.
J’ai dit: « De combien d’argent avez-vous besoin? »
Et ils ont dit : « Deux millions et demi de dollars. »
Et j’ai dit: « D’accord. »
« Quel pourcentage de l’entreprise pensez-vous que vous seriez heureux d’abandonner pour deux millions et demi de dollars ? »
Et ils ont pensé et ont dit: « Eh bien, que diriez-vous de la moitié? »
Et j’ai dit: « C’est bien. » Et en un jour et demi, j’avais levé deux millions et demi de dollars.

[Narrateur] Intel a ouvert ses portes en juillet 1968,
[Moore] Nous sommes allés en bourse le même jour que Playboy. Au même prix.
Et quelques années plus tard, l’un des analystes déclara : « Le marché a parlé. Ce sont les mémoires face à aux mammaires, à 10 contre 1. »

La loi de Moore
(Traduit de la page Wikipedia en anglais sur Gordon Moore – voir ci-dessus)

En 1965, Moore travaillait comme directeur de la recherche et du développement (R&D) chez Fairchild Semiconductor. Electronics Magazine lui a demandé de prédire ce qui allait se passer dans l’industrie des composants semi-conducteurs au cours des dix prochaines années. Dans un article publié le 19 avril 1965, Moore a observé que le nombre de composants (transistors, résistances, diodes ou condensateurs) dans un circuit intégré dense avait doublé environ chaque année et a émis l’hypothèse qu’il continuerait à le faire pendant au moins le dix prochaines années. En 1975, il a révisé le taux prévu à environ tous les deux ans. Carver Mead a popularisé l’expression « loi de Moore ». La prédiction est devenue une cible de miniaturisation dans l’industrie des semi-conducteurs et a eu un impact généralisé dans de nombreux domaines de changement technologique.

L’importance de Moore et de sa loi pour l’innovation technologique

Cette « loi » n’a rien de scientifique, mais elle est devenue une prédiction auto-réalisatrice, un objectif à atteindre, en donnant aux ingénieurs et à la Silicon Valley une forte confiance en l’avenir. On peut ainsi comprendre en partie les cycles réguliers de croissance et de bulles spéculatives qui l’ont accompagnée pendant 60 ans, dans le semi-conducteur (dès les années 60), dans les ordinateurs et les logiciels (dès les années 70), dans les réseaux et l’Internet (dès les années 80), dans le commerce électronique et la téléphonie mobile (années 90) puis les réseaux sociaux (années 2000). La fin de la loi fut annoncée plusieurs fois dès cette décennie et on peut se demander si elle n’aura pas l’effet inverse tant l’innovation technologique semble avoir ralenti ces dernières années. Je vous renvoie à un article récent sur les désillusions de la Silicon Valley et un article scientifique qui illustre ce possible ralentissement : Papers and patents are becoming less disruptive over time.

Il y a tant et tant de choses sur Gordon Moore que j’ai un peu douté avant d’ajouter les PDFs qui suivent. Mais voici ce que j’ai retrouvé dans mes archives:
– l’article de 1965 à l’origine de la loi de Moore,
– un article sur l’impact de Fairchild (1998)
– une interview de Gordon Moore (2000)

moore Moore-Fairshield Moore

En quoi le capital-risque de la Silicon Valley est-il unique ?

Des amis du FMI m’ont envoyé un lien vers un article très intéressant intitulé How Unique is VC’s American History?. Vous pouvez y avoir accès ici ou . C’est une analyse d’un livre de Tom Nicholas, VC: An American History que je n’ai pas (encore) lu. Mais l’article est assez fascinant quant au manque de réponses sur le caractère unique du capital-risque et sur les raisons de son succès.

Permettez-moi de le résumer en le citant et en soulignant :

1- Un thème tout au long du livre est que le développement de l’industrie du capital-risque et la structure et la gouvernance des investissements en capital-risque peuvent être compris à travers le prisme de l’attrait des rendements à longue traine (long tail) et très asymétriques, où les succès rares doivent compenser un multitude d’échecs. Nicholas soutient que les gains biaisés et à longue traine sont une caractéristique distinctive du VC et de ses antécédents américains et suggère qu’une partie du succès comparatif de l’Amérique dans le VC peut être due à l’affinité relative des Américains pour de tels gains. […] Comme les investissements modernes en capital-risque, les voyages baleiniers du XIXe siècle étaient des projets à long terme qui faisaient face à d’énormes risques. Les navires pourraient être perdus en mer ou ne pas trouver de baleines, et même les voyages terminés pourraient avoir des charges utiles décevantes. Le résultat a été une distribution asymétrique et à longue traine des rendements similaires à celle du VC moderne. […] Nous sommes d’accord avec la conclusion de Nicholas selon laquelle les précédents historiques américains tels que le financement de la chasse à la baleine et de la technologie de la filature du coton, et d’autres détaillés dans le livre, sont étroitement proches au VC moderne. Il ne fait également aucun doute que le capital-risque américain a connu un succès unique dans le monde. Cependant, il est moins clair pour nous que le précédent historique soit unique aux États-Unis, ou même particulièrement un succès, ce qui rend difficile d’établir un lien de causalité entre l’histoire américaine de VC et le succès du capital-risque américain moderne. En particulier, les Néerlandais des XVIe et XVIIe siècles ont établi des entreprises commerciales en Asie de l’Est à grande échelle pour l’époque. Comme la chasse à la baleine, ces expéditions antérieures partagent de nombreuses similitudes avec la VC moderne, notamment des retours biaisés et à longue traine et des mécanismes de gouvernance complexes. Pourtant, une industrie moderne du capital-risque avec un succès similaire aux États-Unis n’a pas vu le jour aux Pays-Bas.

2- Nous convenons également que les rendements positivement biaisés et à longue traîne sont en effet une caractéristique du capital-risque. Mais les rendements à longue traine ne sont en aucun cas uniques au VC. Comme nous le verrons dans la section 4 ci-dessous, les rendements à longue traîne résultent naturellement des détentions à long terme d’actifs risqués plus généralement, y compris par exemple les rendements des actions cotées si elles sont détenues pendant de nombreuses années. Ainsi, il est difficile d’attribuer une trop grande partie de la gouvernance et de la structure du capital-risque à la nature à long terme de ses rendements.

3- Nicholas décrit la position unique dont jouit aujourd’hui la Silicon Valley en raison de l’agglomération au fil du temps d’un certain nombre de facteurs, notamment les rendements d’échelle des innovations académiques (en grande partie de l’Université de Stanford), les investissements militaires, la présence des premières entreprises influentes qui ont contribué aux retombées entrepreneuriales, au climat, aux immigrants et bien sûr au développement du secteur du VC. Ce qui est beaucoup moins clair, c’est si l’agglomération est simplement due au hasard. Par exemple, William Shockley a fondé Shockley Semiconductor dans la Silicon Valley parce qu’il souhaitait retourner dans la région de la baie de San Francisco depuis la côte Est pour s’occuper de sa mère malade. Les employés qui quittèrent Shockley Semiconductor ont à leur tour fondé Fairchild Semiconductor, Intel et la société de capital-risque Kleiner Perkins, entre autres. Si Shockley Semiconductor avait plutôt été formé sur la côte Est, à bien des égards un endroit plus naturel à l’époque, l’évolution de la Silicon Valley aurait facilement pu être très différente.

Nicholas décrit également la genèse de certains des partenariats de capital-risque les plus anciens et les plus éminents de la Silicon Valley. Il souligne les différents styles d’investissement des VC fondateurs. Par exemple, Arthur Rock de Davis & Rock (plus tard Venrock) a mis l’accent sur l’investissement dans les personnes, Tom Perkins de Kleiner Perkins s’est concentré sur la technologie et Don Valentine de Sequoia Capital a mis l’accent sur les marchés. Chacun de ces VC a connu un tel succès qu’ils sont maintenant des légendes dans la communauté VC. Pourtant, étant donné la disparité des styles, il est difficile de tirer des conclusions définitives sur l’étoffe d’un bon VC. De plus, conformément à la distribution à longue traîne des rendements, la réputation de chacun de ces VC a été cimentée en grande partie sur la base de quelques investissements « homerun », tels que l’investissement initial de Kleiner Perkins dans Genentech. Il est difficile d’exclure la possibilité que ces quelques premiers succès aient impliqué une grande partie de la chance, qui s’est auto-entretenue en raison de l’accès accru aux meilleures nouvelles entreprises (Nanda, Samila et Sorenson 2020). Si tel est le cas, comme l’éminence de la Silicon Valley elle-même, le succès précoce de ces VC de premier plan a peut-être été un hasard (sérendipité).

Tout cela est probablement bien connu mais je l’ai trouvé particulièrement convaincant dans sa brièveté synthétique.

L’importance des migrants selon Philippe Mustar

Un article qui date un peu (novembre 2022) est venu me rappeler l’importance du sujet. L’article publié par le monde, « Tous les immigrés sont des entrepreneurs », est réservé aux abonnés et je ne peux en citer que le début:

Une récente étude de la National Foundation for American Policy (NFAP, 2022) sur l’origine des créateurs des « licornes », ces jeunes entreprises non cotées en Bourse et évaluées à plus d’un milliard de dollars (960 millions d’euros), montre non pas l’importance mais bien le rôle prédominant des immigrés dans la création de ces dernières. Aux Etats-Unis, plus de la moitié d’entre elles (319 sur 582, soit 55 %) ont été fondées ou cofondées par un ou des immigrés. Si l’on prend en compte non seulement les immigrés mais aussi leurs enfants, ce pourcentage monte à 64 %. Et lorsqu’on élargit le spectre en ajoutant les immigrés non fondateurs mais occupant un poste-clé de direction dans l’entreprise (PDG ou vice-président de la technologie), il atteint 80 %. L’immigration joue bien un rôle massif dans les succès de l’entrepreneuriat aux Etats-Unis.

Cela d’autant plus que l’analyse de ces 319 entreprises souligne que 58 % d’entre elles avaient un ou plusieurs fondateurs immigrés et aucun fondateurs natifs, que 28% comptaient une majorité de fondateurs immigrés ou un nombre égal de fondateurs immigrés et natifs, et que seules 14 % avaient une majorité de fondateurs natifs. Comme l’étude l’indique : « Etant donné que chaque cofondateur contribue à la réussite d’une start-up, il semble probable qu’aucune de ces entreprises d’un milliard de dollars ayant au moins un fondateur immigré n’existerait ou n’aurait été créée aux Etats-Unis si le fondateur né à l’étranger n’avait pas été autorisé à venir aux Etats-Unis. »

Le sujet de l’importance des migrants dans l’entrepreneuriat n’est pas nouveau. Vous pouvez regarder le tag Immigrant et en particulier:
– Mars 2016 : Les migrants et les licornes.
– Juin 2013 : AnnaLee Saxenian, Migrations, Silicon Valley, et Entrepreneuriat.

Je ne ferai pas de longs commentaires si ce n’est remercier Philippe Mustar pour son article et en effet insister sur l’importance des migrants dans le monde des startup.

Le mythe de l’entrepreneur – Défaire l’imaginaire de la Silicon Valley (3/3)

Ceci est une suite très légère aux 2 billets sur Le mythe de l’entrepreneur de Galluzzo. Le lien est très faible : la Silicon Valley est-elle principalement une région de storytelling dont il faut défaire l’imaginaire ou s’agit-il davantage d’un cluster technologique complexe ? Comme je combine les deux approches sur ce blog, j’ai jeté un coup d’oeil sur ce que j’ai écrit au fil des ans. Cela peut ressembler à un « ego trip », j’en suis désolé, mais ce sera aussi mon archive en ligne ! Oui, il y a beaucoup d’histoires, mais il y a aussi des recherches utilisant des statistiques et des tonnes de données…

Visiting Scholarship

How the state can be a venture capitalist? January 2019. Visiting scholarship at International Monetary Fund, Washington DC, USA. Rapport disponible sur demande.

Livres et publications sur les domaines de l’innovation et de l’entrepreneuriat

H. Lebret, Are Biotechnology Startups Different? April 2018. https://arxiv.org/abs/1805.12108

H. Lebret, Equity in Startups, September 2017. http://arxiv.org/abs/1711.00661

H. Lebret, Startups and Stanford University, August 2017. http://arxiv.org/abs/1711.00644

H. Lebret, Startups at EPFL, June 2017 papers.ssrn.com/abstract_id=3317131

H. Lebret, What Europe still has to learn from the US in academic innovation in Academic Spin-Offs and Technology Transfer in Europe Edited by Sven H. De Cleyn (Chapter 12), Edward Elgar Publishing Ltd. 2016 ISBN: 9781784717377

H. Lebret, Start-up, A Culture of Innovation, Amazon.com – March 2016
H. Lebret, Start-Up, une culture de l’innovation (French Edition), Amazon.com – Mars 2016

H. Lebret, Age and Experience of High-tech Entrepreneurs, Babson College Entrepreneurship Research Conference 2014
H. Lebret, Age and Experience of High-tech Entrepreneurs, Journal of Business and Economics, vol.5, nb.12, pp.2327-2336. DOI: 10.15341/jbe(2155-7950)/12.05.2014/013

H. Lebret Serial Entrepreneurs: Are They Better? – A View from Stanford University Alumni. August 2012. Babson College Entrepreneurship Research Conference (BCERC) Frontiers of Entrepreneurship Research: Vol. 32. http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.2133127

H. Lebret Stanford University and High-Tech Entrepreneurship: An Empirical Study, April 2010, Babson College Entrepreneurship Research Conference (BCERC) Frontiers of Entrepreneurship Research: Vol. 30: Iss. 5, Article 10. http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.1983858

H. Lebret Start-up, What we may still learn from Silicon Valley, November 2007
http://www.amazon.com/Start-up-still-learn-Silicon-Valley/dp/1434820068
CreateSpace – ISBN – 1-4348-2006-8
H. Lebret Start-up, ce que nous pouvons encore apprendre de la Silicon Valley, December 2007
http://www.amazon.com/Start-up-pouvons-encore-apprendre-Silicon/dp/1434817334
CreateSpace – ISBN – 1-4348-1733-
www.startup-book.com A related blog where I update news about start-ups, Silicon Valley and Europe.

H. Lebret, J.-A. Månson, P. Aebischer. The EPFL approach to Innovation Universities and Business: Partnering for the Knowledge Society – Luc E. WEBER and James J. DUDERSTADT (eds)
Publisher: ECONOMICA, ISBN 2-7178-5190-9 – First published 2006

A. Catana and H. Lebret, Technology Transfer at the EPFL Europhysics News (2004) Vol. 35 No.6

G. Zocco and H. Lebret. Quality start-ups will always find financing. Les start-ups de qualité trouveront toujours du financement. AGEFI, supplément au numéro 198, 15 octobre 2001

La parution des deux versions (française et anglaise) de « Start-Up » a induit des invitations à des publications (par ordre chronologique) que l’on peut retrouver sur le blog

– Success story – contributions trimestrielles à Créateurs (suisse romande)
Adobe – John Wanorck et Charles Geschke – mars 2009
Genentech – Bob Swanson et Herbert Boyer – juin 2009
Femmes entrepreneurs – Carol Bartz et Sandy Kurtzig – septembre 2009
Un européen dans la Silicon Valley, Aart de Geus – décembre 2009
Un Suisse dans la Silicon Valley – Edouard Bugnion – mars 2010
Give back to the community – Swissquote – juin 2010
Une manière suisse d’entreprendre ?– octobre 2010

– Federation des Entreprises Romandes
Pourquoi les grands succès dans le domaine des nouvelles technologies sont-ils dans l’immense majorité issus des États-Unis ? December 2011
About the challenges of innovation. March 2012
Is Intellectual Property out of Breath? August 2012
Failure is a learning experience. December 2012
Does the Swiss culture tolerate failure? July 2013
The Immigrant, Factor of Creation. January 2014
A Look Back at the Swiss February 9 Votation. February 2014
Innovation and Society: are the Returns and Benefits Sufficient? June 2014
“You have money, but you have little capital.” February 2015
Why doesn’t Europe create any Google or Apple? August 2015
Myths and Realities of Serial Entrepreneurs. May 2016
The digital revolution: stakes and challenges (for Switzerland). November 2016
Virtual Innovations? May 2018

– Start-up chronicles on the EPFL Web Site- http://actu.epfl.ch/search/start-up-epfl/
Medtech, Good for Switzerland -January 2013
Two EPFL Start-ups Take Off in Tandem – October 2012
What’s a start-up worth, or reflections on Facebook’s IPO fiasco – August 2012
Start-ups hiding six feet under – June 2012
Kandou and investment – April 2012
SWISSto12 – Of Start-ups and Men – March 2012
Aleva – is venture capital a universal solution? – February 2012

Rapports et présentations internes (ordre chronologique)
La plupart des contenus disponibles sur Slideshare – www.slideshare.net/lebret/presentations

 A few facts about academic spin-offs – Nov 05
 A brief history of Google – Jan06 and updated 2013
 A trip in the Silicon Valley – May 06
 Academic spin-offs: some anecdotal evidence from a Stanford University Lab – Jun 06
 The EPFL Innovation Forum – Aug 06, Oct 07, Nov 08
 EPFL start-ups –analysis ongoing since Sept 06
 The Innovation Support around EPFL – ongoing since Sept 06
 SW/IT: a workshop on entrepreneurship – Oct 06
 Equity split in starts-ups – Oct06
 Why is the US Innovation System better? – SEISGE EPFL workshop – Oct 06
 A brief history of venture capital – Nov 06 and updated 2012
 Course MINT – Evaluation of an invention potential (2004-2009)
 Course VENTURE LAB – Intellectual Property (2005-2009)
 Founders at Work, Betting it All, In the Company of Giants – Notes from the Books – Jun-Dec 08
 Stanford start-ups – in progress (October 08- September 09), a study on 2’500 small companies.
 Examples and synthesis of academic licenses to start ups – May 2010
 Equity in high tech start-ups with venture capital – 2010 and updated 2012, 2014, 2017
 The venture capital process – December 2012
 Ten ideas to innovate in uncertain times – November 2015
 Is Switzerland a Startup Nation? – October 2017

Le mythe de l’entrepreneur – Défaire l’imaginaire de la Silicon Valley (2/3)

J’ai terminé ma lecture de l’ouvrage de Anthony Galluzzo dont j’ai déjà parlé dans la partie 1 il y a quelques jours. J’hésite entre l’irritation et une appréciation plus positive car je ne sais pas si l’auteur veut simplement défaire l’imaginaire de la région ou en critiquer plus largement le fonctionnement. En effet dans les deux dernières pages de son excellent ouvrage il écrit : « Achevant la lecture de ce livre, certains s’interrogeront peut-être sur la possibilité de « défaire » l’imaginaire entrepreneurial ; non pas seulement de le déconstruire, mais de le mener à la défaite. » Puis il ajoute : « De nombreux commentateurs l’ont déjà constaté : pour défaire un système économique et social il ne suffit pas de démystifier les croyances et de réfuter les syllogismes que véhicule son idéologie. Il faut aussi penser simultanément une autre économie et un autre imaginaire, faire prospérer d’autres représentations et incarnations désirables de l’existence humaine. »

La Silicon Valley comme écosystème et ses côtés sombres

Je ne sais que penser. Un imaginaire ne fait pas système, même s’il en est sans doute un ingrédient important. Derrière le story telling et le mythe de l’entrepreneur héroïque, il y a un écosystème dont Galluzzo parle plus dans l’entretien qu’il a donné à l’Echo (Pour comprendre l’économie, il faut la raconter par les écosystèmes, non par les individus) que dans son livre. La Silicon Valley est un écosystème et pas (seulement) une fabrique de mythes pour cacher une situation plus sombre [1].

Il y a bien sûr du sombre dans la Silicon Valley. Il le montre bien dans le début de son ouvrage et que je relate dans mon précédent post, par exemple à travers la guerre pour les talents ou l’invisibilisation de l’État. Son portait est de plus en plus à charge dans la suite, même si les nouveaux éléments sont tout aussi véridiques:
– un déséquilibre flagrant de la population d’entrepreneurs avec peu de femmes ou d’Afro-américains,
– une sous-représentation des syndicats qui aurait mérité une analyse plus approfondie,
– des employés en bas de l’échelle moins bien traités (en admettant que ces emplois n’aient pas été délocalisés),
– une fiscalité aussi déséquilibrée [page 206] qui aurait mérité là aussi une analyse plus approfondie.

Galluzzo mentionne le tokénisme comme raison du story telling. Dans la littérature sociologique, on appelle « tokénisme » la pratique consistant à intégrer symboliquement des groupes minoritaires pour échapper à l’accusation de discrimination [Page 204]. Galluzzo admet aussi qu’il n’y a pas toujours de story telling. Larry Page et Sergey Brin, les créateurs de Google sont à l’origine de l’une des principales puissances de la Silicon Valley et sont pourtant assez méconnus du grand public. Ils se sont toujours montrés assez discrets, avec des prises de parole rares et bien circonscrites. Ils n’ont pas investi dans le storytelling et le personal branding [Page 218]. Galluzzo ne mentionne pas non plus les milliers d’entrepreneurs inconnus et qui ont souvent échoué, qui sont une composante essentielle de la région.

Il ajoute que la Silicon Valley se serait épanouie avec le néolibéralisme thatchérien tout puissant. Mais il me semble qu’il oublie que la Silicon Valley s’est réellement épanouie dans les deux décennies qui précédent, celle des années 60 (Fairchild, Intel) qui a permis le développement des semi-conducteurs et celle des années 70 pour les ordinateurs. Il semble oublier même s’il le mentionne que sans la structuration du capital-risque dans ces deux décennies, mais aussi sans l’arrivée de migrants hautement qualifiés dans les décennies qui suivirent, il n’y aurait sans doute pas de Silicon Valley telle qu’elle existe (et non pas telle qu’elle est mythifiée). Je ne crois pas que le sujet soit à ce point mis sous le tapis. Dès les années 80, un auteur relativement grand public montrait les aspects plus sombres de la région dans son livre Silicon Valley Fever. On pourra aussi lire Les péchés capitaux de la Silicon Valley

Qu’est-ce qu’un entrepreneur ?

Son passage [pages 196-98] sur la définition ou les traits d’un entrepreneur est aussi très intéressant.

Comment définir l' »entrepreneur » ? Une première approche consiste à le considérer simplement comme un créateur d’entreprise : celui qui démarre et organise une activité économique. On amalgame le petit artisan et le grand patron ; le boulanger et le start-uper richissime. Pour nous consacrer plutôt à ces derniers, faudra-t-il adjoindre à notre définition un ordre de grandeur quant à la réussite économique de l’entreprise et si oui, lequel ? Doit-on limiter la catégorie à ceux qui ont fondé une petite entreprise en hyper-croissance? Une autre solution consiste à faire intervenir la notion de risque. L’entrepreneur serait celui qui mobilise des ressources dans une situation d’incertitude; il serait celui qui réussit ses paris sur l’avenir. [Page 196]

Face à ces problèmes, il peut sembler indispensable de faire appel au critère de l’innovation. L’entrepreneur serait celui qui organise une nouvelle combinaison de moyens de production : celui qui élabore un nouveau produit, développe une nouvelle méthode de production, crée un nouveau marché, conquiert une nouvelle source d’approvisionnement ou bouleverse l’organisation d’un secteur tout entier. […] Or définir l’entrepreneur comme innovateur nécessite de facto de séparer l’innovation du processus, de l’extraire du continuum, de l’attribuer, souvent très artificiellement, à un acteur unique. [page 197]

Lorsque la recherche en entrepreneuriat s’est développée dans les années 80, elle s’est rapidement concentrée sur la questions de savoir qu’elle était la personnalité particulière de l’entrepreneur. […] Parmi les traits qui ont fait l’objet de plusieurs recherches, on relève la propension au risque, la tolérance à l’ambiguïté, le besoin d’accomplissement et le locus de contrôle interne [le locus de contrôle interne désigne la tendance que les individus ont à considérer que les évènements qui les affectent sont le résultat de leurs actions] Ces recherches n’ont donné aucun résultat probant. [Page 198]

Galluzzo aurait pu mentionner la définition d’une startup donnée par Steve Blank et presqu’universellement adoptée, elle donne un périmètre assez convaincant à l’entrepreneur tech, celui dont il est question ici : « Les start-up sont des entités temporaires destinées à la recherche d’un modèle d’affaires extensible et reproductible. »

Enfin à plusieurs reprises, Galluzzo semble montrer sa préférence pour le bâtisseur plus que pour le créateur, Markkula plutôt que Jobs aux premiers jours d’Apple, Cook plutôt que Jobs dans ses derniers jours: Bloomberg a récemment classé tous les PDG de l’histoire d’Apple en fonction de la façon dont a évolué la valorisation de l’entreprise sous leur direction; Steve Jobs (1997-2011, +12,4%) se situe loin derrière Mike Markkula (1981-1983, +64%) et John Sculley (1993-1993, +106%). Tim Cook les surclasse tous avec une augmentation de +561%. Je n’ai pas eu accès à l’article et j’ai pu me tromper mais j’arrive à des résultats différents pour les taux de croissance issus de mes multiples : Markkula, 4x en 2ans soit 100%, Sculley environ 1x soit 0%, Jobs (seconde période) 100x en 14 ans soit 40% et Cook, 10x en 12 ans soit 25%. Enfin Jobs (1ère période – en réalité Scott) 1600x en 4 ans soit 500%. Mais ce dernier sujet est d’autant moins important que je ne suis pas sûr de tous ces chiffres. Fondateur, bâtisseur, storytelling et réalité, voilà des sujets qui restent passionants. Merci à Anthony Gazzullo pour son excellent livre et les réflexions qu’il m’a suscitées.

[1] Voici des éléments qui décrivent un écosystème et que j’ai repris d’un post d’octobre 2015 :

« les 5 ingrédients nécessaires aux clusters high-tech: »
1. des universités et les centres de de la recherche de très haut biveau;
2. une industrie du capital-risque (institutions financières et investisseurs privés);
3. des professionnels expérimentés de la haute technologie;
4. des fournisseurs de services tels que avocats, chasseurs de têtes, spécialistes des relations publiques et du marketing, auditeurs, etc.
5. Enfin et surtout, un composant critique mais immatériel: un esprit de pionnier qui encourage une culture entrepreneuriale.
“Understanding Silicon Valley, the Anatomy of an Entrepreneurial Region”, par M. Kenney, plus précisément dans le chapitre: “A Flexible Recycling” par S. Evans et H. Bahrami

Paul Graham dans How to be Silicon Valley?? « Peu de start-up se créent à Miami, par exemple, parce que même s’il y a beaucoup de gens riches, il a peu de nerds. Ce n’est pas un endroit pour les nerds. Alors que Pittsburgh a le problème inverse: beaucoup de nerds, mais peu de gens riches. » Il ajoute également à propos des échecs des écosystèmes: « Je lis parfois des tentatives pour mettre en place des « parcs technologiques » dans d’autres endroits, comme si l’ingrédient actif de la Silicon Valley étaient l’espace de bureau. Un article sur Sophia Antipolis se vantait que des entreprises comme Cisco, Compaq, IBM, NCR, et Nortel s’y étaient établi. Est-ce que les Français n’ont pas réalisé que ce ne sont pas des start-up? »

Enfin, les écosystèmes entrepreneuriaux ont besoin de 3 ingrédients – je cite:
– Du capital: par définition, aucune nouvelle entreprise ne peut être lancée sans argent et infrastructures pertinentes (du capital engagé dans des actifs tangibles);
– Du savoir-faire: vous avez besoin d’ingénieurs, de développeurs, de designers, de vendeurs: tous ceux dont les compétences sont nécessaires pour le lancement et la croissance des entreprises innovantes;
– De la rébellion: un entrepreneur conteste toujours le statu quo. Sinon, ils innoveraient au sein de grandes entreprises établies, où ils seraient mieux payés et auraient accès à plus de ressources.

Le mythe de l’entrepreneur – Défaire l’imaginaire de la Silicon Valley

Un ami m’a mentionné il y a quelques jours ce nouveau livre sur la Silicon Valley et je le cite : « l’argument de l’auteur ne tient pas la route (mais il est pernicieux). […] En effet, l’entrepreneuriat génère l’excellence et des gens ayant un esprit indépendant, alors [qu’une autre vision – l’opposition au capitalisme libéral] crée une population de gens dépendants de l’État. »

Je ne suis pas sûr d’être d’accord avec mon ami : d’un côté en effet l’articulation entre collectif et individu est un sujet clef de l’entrepreneuriat. Une société crée-t-elle de la valeur sans individus « hors norme » ? Le sujet est vieux comme le monde. De l’autre, la répartition de cette valeur est un second sujet qui est entre autres du domaine de la fiscalité et Piketty a bien montré que, depuis quelques décennies, l’écart de répartition a largement augmenté en faveur des plus riches au détriment des plus pauvres.

Marianna Mazzucato a montré dans The entrepreneurial state ce déséquilibre qu’elle trouve d’autant plus injuste qu’elle montre le rôle primodial de l’État dans le financement amont (éducation, recherche, services publics en général) qui donne un contexte favorable à la création de richesses.

Dans le début de son livre, Le mythe de l’entrepreneur – Défaire l’imaginaire de la Silicon Valley, Anthony Galluzzo explique des choses similaires mais il me semble différentes. Je n’en suis qu’au début et je verrai plus tard à quel point il rejoint la critique introduite plus haut. L’auteur est un spécialiste des imaginaires marchands et son sous-titre est convaincant, à savoir qu’il convient de déconstruire l’imaginaire de cette région, basé sur du story-telling autour des stars de la région, telles que Steve Jobs et Elon Musk (encore que Elon Musk a largement perdu de son aura). Il nous montre que Elisabeth Holmes a tenté la même approche mais n’y sera parvenu que très partiellement.

Joseph Schumpeter est abondamment cité dans l’ouvrage au début, en particulier il me semble, pour une critique du rôle de l’entrepreneur et de la destruction créatrice. Galluzzo préfère d’ailleurs employer la création destrutrice pour montrer la chronologie des actions. Mais je n’ai pas vu dans le début du livre, du moins, que Schumpeter ajoute que le capitalisme ne peut pas exister sans la publicité, donc sans le story-telling et l’imaginaire.

Cet imaginaire de la Silicon Valley n’est donc, je crois, que ce qui permet au capitalisme de se développer, de perdurer, avec tous les paradoxes actuels de gaspillage destructeur. Mais derrière cet imaginaire, quelle est la réalité ? Galluzzo refuse d’opposer entrepreneurs et hommes d’affaires. Je comprends l’argument. Les créateurs, stars du moins, peuvent gagner beaucoup d’argent. Mais je ne sais pas si la raison principale en est leur capacité à faire des affaires ou s’ils sont simplement à l’origine d’une création qui permet de faire des affaires. Je ne suis ni économiste, ni historien, ni sociologue et j’ai bien du mal à faire la part des choses, toutes choses égales par ailleurs.

Anatomie du mythe – l’Entrepreneur héroïque

Voici donc quelques éléments que j’ai trouvé intéressants dans le début du livre:

1- L’entrepreneur solitaire

Steve Jobs n’était pas seul et pire n’est peut-être pas critique au succés initial. L’histoire est en effet assez connue alors que Jobs est vu comme le seul génie d’Apple.
– Steve Wozniak est le véritable génie (Galluzzo n’aimera pas le terme) derrière les premiers ordinateurs d’Apple.
– Steve Jobs aurait « volé » [Page 35] de nombreuses idées chez Xerox pour construire ses machines. L’histoire est connue mais le terme « voler » est trop fort même si de nombreux employés de Xerox en furent choqués. Xerox reçut des actions Apple en échange de ce deal assez unique dans l’histoire.
– « Mike Markkula peut être considéré comme le véritable fondateur d’Apple, celui qui a transformé un petite opération d’amateurs insignifainte en une start-up structurée et solidemenrt financée. » [Pages 19-20]
– « Arthur Rock, quant à lui, est l’une des figures les plus importantes de la Silicon Valley, il a contribué à l’émergence des plus grandes entrerpises de la région – Fairchild Semiconductor, Intel, puis Apple. Pourtant aucune biographie ne lui a jamais été consacrée et sa fiche wikipedia est famélique ». [Page 20]

Je nuancerai à nouveau les propos de Galluzzo. Certes Wozniak, Markkula et Rock n’ont pas pénétré l’imaginaire du grand public, mais les connaisseurs de la Silicon Valley ne les ignorent pas et le film Something Ventured (que Galluzzo ne semble pas mentionner dans sa bibliographie pourtant très riche) ne les oublie pas du tout. Et que dire de cette couverture de Time Magazine.

2- La guerre des talents

« Le fonctionnement du marché du travail dans la Silicon Valley nous indique pourtant une tout autre dynamique. La concentration industrielle dans cette région entraine d’importants mouvements de personnel : un ingénieur peut facilement changer d’entreprise, sans déménager ni changer ses habitudes de vie. […] Cette forte mobilité de la main d’oeuvre est constatée dès les années 1970, où en moyenne les professionnels de l’informatique ne restent en poste que deux ans [Cf AnnaLee Saxenian‘s Regional Advantage]. Lorsqu’ils circulent ainsi, les employés, même tenus par des accords de non-divulgation, emportant leurs expériences et leurs connaissances. La propagation de ce savoir tacite est au coeur de l’écosystème , elle permet un apprentissage tacite collectif permanent. » [Page 45]

Galluzzo touche ici au coeur du sujet, ce qui fait l’unicité de la Silicon Valley. Pas tant la concentration des talents, qui existe dans toutes les régions développées. Mais la circulation des talents. Tout est dit ou presque !

Galluzzo ajoute toutefois une nuance de taille et que je connaissais moins : « Se posent donc pour les entrepreneurs des problèmes relatifs à ce qu’on a appelle dans le jargon des affaires la « guerre des talents ». Pour mener à bien ses projets, il faut parvenir à s’approprier la marchandise la plus précieuse qui soit, la force de travail d’ingénieurs hautement qualifiés. » [Page 46]

Galluzzo mentionne alors les stock options, les recrutements à la hussarde mais aussi ceci : « Une autre affaire judiciaire illustre bien les enjeux de la rétention des employés. Dans les années 2000, plusieurs géants de la Silicon Valley, parmi lesquels Intel, Google et Apple, ont formé un « cartel des salaires », en s’engageant mutuellement à ne pas tenter de débaucher les employés. Cet accord tacite visait à éliminer toute concurrence sur les travailleurs qualifiés et à limiter la hausse des salaires. » [Page 47 & voir Google, Apple, other tech firms to pay $415M in wage case]

3- L’invisibilisation de l’État.

Le sujet est aussi connu et je l’ai mentionné plus haut. On oublie trop souvent le rôle du collectif dans la possibilité de conditions, de contexte favorables. Mais Galluzzo montre que trop souvent, il y a même une certaine haine du collectif, illustrée par la visibilité grandissante des libertariens. c’est connu également, la Silicon Valley a peur des syndicats. Mais voici un autre exemple que j’ignorais:

« Je veux que les gens qui enseignent à mes enfants soient assez bons pour être employés dans l’entreprise pour laquelle je travaille, et gagner 100 000 dollars par an. Pourquoi devraient-ils travailler dans une école pour 35-40 000 dollars par an s’ils peuvent trouver un emploi ici à 100 000 dollars ? Nous devrions les embaucher et les payer 100 000 dollars, mais le problème, ce sont bien sûr les syndicats. Les syndicats sont la pire chose qui soit arrivée à l’éducation. Parce que ce n’est pas une méritocratie, mais une bureaucratie. »

Il faut lire l’extrait tout entier et peut-être même l’intégralité de l’interview de Steve Jobs. Excerpts from an Oral History Interview with Steve Jobs. Interviewer: Daniel Morrow, 20 April 1995. Computerworld Smithsonian Awards. Nous sommes là dans la culture américaine et l’importance donnée à la concurrence entre les individus plutôt qu’à l’égalité des membres du collectif.

Alors y a-t-il des génies ou non ? N’y a-t-il qu’émergence darwinienne de talents a posteriori parmi ceux qui auront survécu ? Je ne sais pas ou je ne sais plus. Sans doute quelque chose entre les deux. Ou peut-être s’agit-il d’un acte de foi, tant que la sociologie n’aura pas d’éléments qui me permettront d’avoir un avis plus convaincant…

A suivre…

Optimisme et désillusions dans la Silicon Valley. Partie 3 : Goomics, la fin de la Googlitude ?

Tout d’abord, il est important de se souvenir qu’Aaron Swartz est décédé il y a 10 ans. Il fut, peut-être, la première victime de la fin d’Internet tel que nous le rêvions, un accès gratuit ou du moins facile à l’information mondiale.

Qu’est-ce que la Googlitude (la Googleyness en anglais) ? La définition de Googleyness de Laszlo Bock est #1 Amusement, #2 Humilité Intellectuelle, #3 Conscience, #4 Confort avec l’ambiguïté, #5 Preuve que vous avez emprunté des chemins courageux ou intéressants dans votre vie. À la page 134 de Goomics, Manu Cornet mentionne « dirigé par les données et transparent, désintéressé et humble, proactif, avec un sens de l’humour et légèrement irrévérencieux, respectueux et juste ».

Alors que s’est-il passé entre le tome I de Goomics, (pour lequel j’avais publié 3 articles en anglais ici, et ) et ce second tome, dont le sous-titre est « Désillusion » ? Citons l’auteur à travers quelques-uns de ses dessins. Tout d’abord Google est une entreprise innovante comme le rappelle Manu Cornet à travers le quiz suivant dont vous trouverez les réponses en fin d’article.

Pourtant l’auteur a vécu ces dernières années chez Google avec une certaine difficulté. En voici quelques exemples:

Ses sentiments que Google est en train de devenir une entreprise normale avec ses mauvaises habitudes de bureaucratie, son manque de transparence et, pire encore, le mauvais traitement du harcèlement sont effrayants…

Finissons tout de même sur une note rafraichissante, typiquement écrite par un vrai nerd!

Post-scriptum (avant les réponses au quiz):

Un post-scriptum pour refermer la boucle de ces 3 articles sur les désillusions dans l’innovation. Un article scientifique récent semble soutenir certains des arguments de Michael Gibson dans Paper Belt on Fire. France Culture dans Les publications scientifiques deviennent de moins en moins “innovantes” (voir la fin de la page) cite une publication de chercheurs de l’université du Minnesota, Papers and patents are becoming less disruptive over time. Une lecture intéressante pour ceux que le sujet interpelle.

Réponses au quiz

Post-scriptum (en date du 22 août 2023): Page et Brin ne donnent pas beaucoup d’interview, la dernière en date que j’ai trouvée est celle-ci.

Optimisme et désillusions dans la Silicon Valley. Partie 2 : l’interview de Steve Jobs dans Playboy

C’est la troisième fois que je peux associer le magazine Playboy aux startups technologiques. Étrange.

En 1971, Intel entra en bourse le même jour que Playboy et son co-fondateur, Gordon Moore, raconte avec humour dans Something Ventured : Et quelques années plus tard l’un des analystes : « Le marché a parlé. Ce sont des chips sur des chicks, 10 contre 1. » Il n’a pas exactement dit cela, mais quelque chose de similaire. Je vous laisse chercher si vous le souhaitez…

En 2004, l’interview dans le même magazine des fondateurs de Google, The Google Guys, les nouveaux milliardaires d’Amérique, fut très controversée et faillit annuler l’entrée en bourse du célèbre moteur de recherche. Voir par exemple Google indique que l’article de Playboy pourrait être coûteux.

Et je viens de découvrir qu’en 1984, le magazine publia une longue interview de 13 pages de Steve jobs, la nouvelle star de la Silicon Valley : Steven Jobs, une conversation ingénue sur la fabrication d’ordinateurs, sur les erreurs et sur les millions avec le jeune entrepreneur qui a déclenché une révolution commerciale. En voici quelques extraits:

À propos des ordinateurs

Nous vivons dans le sillage de l’évolution pétrochimique d’il y a 100 ans. La révolution pétrochimique nous a donné de l’énergie gratuite – de l’énergie mécanique gratuite, dans ce cas. Cela a changé les textures de la société à bien des égards. Cette révolution, la révolution de l’information, est aussi une révolution d’énergie gratuite, mais d’un autre genre : une énergie intellectuelle gratuite. C’est très rudimentaire aujourd’hui, mais notre ordinateur Mackintosh consomme moins d’énergie qu’une ampoule de 100 watts pour fonctionner et il peut vous faire gagner des heures par jour. Que pourra-t-il faire d’ici 10 ou 20 ans, ou d’ici 50 ans ? Cette révolution éclipsera la révolution pétrochimique. Nous sommes à l’avant-garde.

Les ordinateurs seront essentiels dans la plupart des foyers. La raison la plus convaincante d’acheter un ordinateur pour la maison sera de le relier à un réseau de communication national. Nous n’en sommes qu’au début de ce qui sera une percée vraiment remarquable pour la plupart des gens – une percée aussi remarquable que le téléphone.

C’est souvent la même chose avec toute nouvelle chose révolutionnaire. Les gens se figent en vieillissant. Nos esprits sont des sortes d’ordinateurs électrochimiques. Vos pensées construisent des modèles comme des échafaudages dans votre esprit. Vous gravez vraiment des motifs chimiques. Dans la plupart des cas, les gens restent figés dans ces schémas, tout comme pour les sillons d’un disque, et ils n’en sortent jamais.

C’est une personne rare, celle qui grave des sillons qui ne soient pas une façon particulière de voir les choses, une façon particulière d’interroger les choses. Il est rare de voir un artiste dans la trentaine ou la quarantaine contribuer vraiment à quelque chose d’incroyable. Bien sûr, il y a des gens qui sont naturellement curieux, toujours des petits enfants émerveillés par la vie, mais ils sont rares.

À propos de l’innovation

Ce qui se passe dans la plupart des entreprises, c’est que vous ne gardez pas des personnes formidables dans des environnements de travail où l’accomplissement individuel est découragé plutôt qu’encouragé. Les gens formidables partent et vous vous retrouvez avec la médiocrité. Je le sais, parce que c’est comme ça qu’Apple a été construite. Apple est une entreprise d’Ellis Island. Apple est construite sur des réfugiés d’autres entreprises. Ce sont les contributeurs individuels extrêmement brillants qui ont été des fauteurs de troubles dans d’autres entreprises.

Polaroid a fait cela pendant quelques années, mais finalement le Dr Land, l’un de ces brillants fauteurs de troubles, a été invité à quitter sa propre entreprise – ce qui est l’une des choses les plus stupides dont j’aie jamais entendu parler.

À propos de la croissance

Quoi qu’il en soit, l’un de nos plus grands défis et celui sur lequel je pense que John Sculley et moi devrions être jugés dans cinq à dix ans est de faire d’Apple une entreprise incroyablement réussie de dix ou 20 milliards de dollars. Y aura-t-il encore l’état d’esprit qu’il y a aujourd’hui ? Nous explorons un nouveau territoire. Il n’y a pas de modèles vers lesquels nous pouvons nous tourner pour notre forte croissance, pour certains des nouveaux concepts de gestion que nous avons. Nous devons donc trouver notre propre chemin.

La façon dont cela va fonctionner est que dans notre entreprise, afin de continuer à être l’un des principaux contributeurs, nous allons devoir compter sur une entreprise de dix milliards de dollars. Cette croissance est nécessaire pour nous permettre de se maintenir avec la concurrence. Notre souci est de savoir comment devenir cela, plutôt que l’objectif du dollar, qui n’a pas de sens pour nous.

Il reste peut-être des imitateurs dans la fourchette de 100 000 000 $ à 200 000 000 $, mais être une entreprise à 200 000 000 $ signifie que vous luttez pour votre survie, et ce n’est pas vraiment une position à partir de laquelle innover. Non seulement je pense qu’IBM éliminera ses imitateurs en fournissant des logiciels qu’ils ne peuvent pas fournir, mais je pense qu’elle finira par proposer une nouvelle norme qui ne sera même pas compatible avec ce qu’elle fabrique actuellement – car elle est trop restrictive .

[Steve Jobs fut un visionnaire, mais il ne pouvait pas avoir toujours raison. Regardez Dell, Compaq, Lenovo, HP et Intel/Microsoft…]

J’avais pensé à vendre 1 000 000 d’ordinateurs par an, mais ce n’était qu’une idée. Quand cela se produit réellement, c’est une chose totalement différente. Donc ce fut : « Putain de merde, c’est en train de se réaliser ! » Mais ce qui est difficile à expliquer, c’est que cela ne se passe pas du jour au lendemain.

L’année prochaine sera ma dixième année. Je n’avais jamais rien fait de plus d’un an dans ma vie. Six mois pour moi, c’était long quand on a lancé Apple. C’est donc ma vie depuis que je suis une sorte d’adulte libre. Chaque année a été si remplie de problèmes, de succès, d’expériences d’apprentissage et d’expériences humaines qu’une année est une vie chez Apple. Cela fait donc dix vies.

Il y a un vieux dicton hindi qui me vient à l’esprit de temps en temps : « Pendant les 30 premières années de votre vie, vous façonnez vos habitudes. Pendant les 30 dernières années de votre vie, vos habitudes vous façonnent. Comme je vais avoir 30 ans en février, l’idée m’a traversé l’esprit.

Et je ne suis pas sûr. Je resterai toujours connecté avec Apple. J’espère que tout au long de ma vie, j’aurai en quelque sorte le fil de ma vie et le fil d’Apple tissés l’un dans l’autre, comme une tapisserie. Il peut y avoir quelques années où je ne serai pas là, mais je reviendrai toujours.

À propos de l’intelligence artificielle

Les premiers jeux vidéo ont capturé les principes de la gravité. Et ce que la programmation informatique peut faire, c’est capturer les principes sous-jacents, l’essence sous-jacente, puis faciliter des milliers d’expériences basées sur cette perception des principes sous-jacents.

Maintenant, et si nous pouvions capturer la vision du monde d’Aristote – les principes sous-jacents de sa vision du monde ? Ensuite, vous pourriez poser une question à Aristote. Ok, vous pourriez dire que ce ne serait pas exactement ce qu’était Aristote. Tout pourrait être faux. Mais peut-être pas.

Une partie du défi, je pense, est de fournir ces outils à des millions et des dizaines de millions de personnes et de commencer à affiner ces outils afin qu’un jour nous puissions grossièrement, puis dans un sens plus raffiné, capturer un Aristote ou un Einstein ou un Land de son vivant.

C’est pour quelqu’un d’autre. C’est pour la prochaine génération. Je pense qu’un défi intéressant dans ce domaine de la recherche intellectuelle est de devenir obsolète avec élégance, dans le sens où les choses changent si vite que certainement d’ici la fin des années 80, nous voulons vraiment passer les rênes à la prochaine génération, de sorte qu’ils peuvent continuer, se tenir sur nos épaules et aller beaucoup plus loin. C’est un défi très intéressant, n’est-ce pas ? Comment devenir obsolète avec grâce.

Post-Scriptum : difficile d’ajouter quelque chose à cette belle conclusion et pourtant je souhaite créer un lien (assez artificiel) entre ces deux premières parties. Je viens de le découvrir en terminant cet article et la coïncidence est assez jolie.

Je ne connaissais pas cette interview de Steve Jobs. Beaucoup plus connu, célèbre même est le discours qu’il donna en 2005 à l’université de Stanford, pour la remise des diplômes des étudiants (son « commencement speech » qui fut la motivation de mon premier article sur ce blog.)

Par coïncidence, Michael Gibson termine son livre Paper Belt of Fire par l’analyse d’un autre discours donné en 2005 et considéré par certains comme un des plus beaux avec celui de Jobs. Il s’agit de « This is water » de David Foster Wallace, dont vous trouverez ici l’intégralité sur This Is Water: Some Thoughts, Delivered on a Significant Occasion, about Living a Compassionate Life. .

En voici la conclusion:

The capital-T Truth is about life BEFORE death.

It is about the real value of a real education, which has almost nothing to do with knowledge, and everything to do with simple awareness; awareness of what is so real and essential, so hidden in plain sight all around us, all the time, that we have to keep reminding ourselves over and over:

“This is water.”
“This is water.”

It is unimaginably hard to do this, to stay conscious and alive in the adult world day in and day out. Which means yet another grand cliché turns out to be true: your education really IS the job of a lifetime. And it commences: now.

[Et ma traduction rapide:

La Vérité avec un V majuscule concerne la vie AVANT la mort.

Il s’agit de la valeur réelle d’une véritable éducation, qui n’a presque rien à voir avec la connaissance, et tout à voir avec la simple prise de conscience ; conscience de ce qui est si réel et essentiel, si caché à la vue tout autour de nous, tout le temps, que nous devons nous rappeler sans cesse :

« C’est de l’eau. »

« C’est de l’eau. »

Il est incroyablement difficile de faire cela, de rester conscient et vivant dans le monde des adultes jour après jour. Ce qui signifie qu’un autre grand cliché s’avère être vrai : votre éducation EST vraiment le travail de toute une vie. Et ça commence : maintenant.]